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21/07/2012

CONGO/KINSHASA : ON EN PARLE DE PLUS EN PLUS LE GOUVERNEMENT CONGOLAIS A-T-IL BRADE LE GRAND KIVU AUX RWANDAIS ET COMPAGNIES ?

Au Kivu, l’enfer c’est les autres 


Il est inexact de dire que le gouvernement de la RDC ne s’occupe pas du Kivu. Avec une célérité qu’on ne lui connaît guère, d’ordinaire, quand il s’agit du Kivu, il vient d’autoriser— au mépris des engagements pris il y a un an — la compagnie pétrolière britannique Soco International à procéder aux premiers repérages des sites qu’elle pourrait exploiter dans le parc national des Virunga, classé par l’Unesco au patrimoine mondial depuis 1979.

Les concessions —octroyées à Soco International, mais aussi au français Total et à l’italien ENI — couvrent 85 % de la superficie du parc dont l’existence est par là même condamnée, mais peu importe, car les revenus du pétrole qu’une élite congolaise s’apprête à empocher pèsent bien plus que l’avenir des populations, de la faune –les derniers gorilles des montagnes y vivent - et de la flore de ces huit cent mille hectares d’une nature encore préservée comme par miracle, malgré la guerre et le braconnage.

En réalité, du Kivu, Kinshasa a l’air de s’en ficher comme d’une guigne. Comment comprendre autrement la paix bâclée du 23 mars 2009 qui, en intégrant les ex-CNDP, gang armé au service du Rwanda, dans l’armée nationale, leur donnait le contrôle du Kivu et de ses mines ? En échange de quoi, les ex-CNDP, menés alors par le successeur de Nkunda (destitué et, depuis 2009, en résidence plus ou moins surveillée au Rwanda), Bosco Ntaganda, marionnette de Kigali recherchée par la Cour pénale internationale.

Maladroitement, sans qu’il s’assure d’en avoir les moyens, le gouvernement congolais eut quelques velléités de reprendre un semblant de contrôle sur sa province de l’Est, après la réélection de Kabila. Il a ainsi tenté de se débarrasser des officiers de l’ex-CNDP, intégrés dans les forces armées congolaises (FARDC), en voulant les affecter dans d’autres unités réparties dans toute la RDC.

Cette tentative régalienne de Kinshasa était déjà plus que n’en pouvait supporter le Rwanda de Kagame, toujours à son idée de mettre la main sur le Kivu qu’il considère comme son Lebensraum, sa réserve de profits et de territoire, lui qui étouffe, dans ses exigus 20 000 km² dépourvus de ressources naturelles. Sans le Kivu et ses richesses, le Rwanda n’est pas un État viable et n’a aucun avenir autre que de finir, un jour, en sous-province congolaise.

Les Rwandais ont donc suscité la rébellion dite du « M23 » (23, en rappel de l’accord du 23 mars 2009), activée depuis le 30 avril 2012, l’entraînant, l’encadrant, la finançant et l’armant, comme l’établit un rapport de l’ONU (juin 2012). Ce faisant, ils ravivent une guerre qui n’a, en réalité, jamais cessé depuis 1996. Les centaines de milliers de déplacés, les villageois du Kivu, n’ont jamais connu autre chose que la peur, le malheur et la mort. Ils savent, mieux que personne, que la paix n’existe pas dans leur province.

L’État congolais est inexistant au Kivu, ses forces armées, corrompues, sont d’une insigne faiblesse, cela explique pourquoi le « M23 » (700 hommes au départ, 2 000 aujourd’hui grâce au renfort rwandais) commandé depuis peu, sur ordre de Kigali, par Jules Makenga, lequel a pris la suite de Ntaganda, tombé en disgrâce —ce criminel est devenu trop compromettant pour le Rwanda —, peut aussi facilement se rendre maître d’un poste frontière important (celui de Bunagana, les 7 et 8 juillet), de la ville de Rutshuru (au Nord-est de Goma) — qu’il quitte avec la même aisance qu’il eût à l’investir —, de tout le Masisi, et menacer la capitale régionale, Goma.

D’aucuns craignent que, Goma une fois conquise par le « M23 », la guerre interétatique RDC/Rwanda n’éclate de nouveau. Crainte infondée, le Rwanda ne donnera pas l’ordre au « M23 » de prendre Goma, car il ne veut pas d’une telle guerre dont la «communauté internationale», très silencieuse jusque-là, le tiendrait pour responsable, et dont l’effet serait de priver la petite Prusse des Grands Lacs de la manne financière qu’elle lui octroie avec une générosité coupable depuis l’arrivée au pouvoir de Kagame.

Ce que le Rwanda veut, et qu’il finira bien par obtenir — n’a-t-il pas toujours obtenu ce qu’il a voulu des autorités de Kinshasa ? —, c’est encore un peu plus de mainmise sur le Kivu, jusqu’à la rendre irréversible. Quant au gouvernement congolais, il est bien incapable de mener une guerre dont, à la vérité, il ne veut pas non plus, étant plus intéressé par la captation de la rente pétrolière espérée de l’exploitation du parc des Virunga. En effet, hormis le problème conjoncturel du « M23 » qui finira bien par se résoudre au prix de renoncements supplémentaires au profit du Rwanda, il apparaît que, malheureusement, les autorités congolaises s’accommodent fort bien de la situation dans laquelle se trouve plongée le Kivu depuis près de vingt ans, sinon comment expliquer leur léthargie.

Se laver les mains du problème « M23 » en imaginant confier sa solution au déploiement d’une force internationale – à quoi sert donc la Monusco ? – est une faute. C’est pourtant le remède préconisé, avec l’accord de la RDC, par la Conférence internationale des chefs d’États et de gouvernements des Grands Lacs (CIRGL) réunie à Addis-Abeba, le 15 juillet. Agir de la sorte revient à «neutraliser» le Kivu, en l’internationalisant et c’est, pour la RDC, reconnaître, au vu et au su du monde, qu’elle abandonne toute idée de souveraineté sur la province.

La seule solution, connue depuis longtemps, est tout autre : il appartient au gouvernement congolais de mobiliser sans tarder les instances internationales pour qu’elles agissent effectivement, non en déployant une autre force internationale dont l’inefficacité s’ajouterait, à coup sûr, à celle de la Monusco, mais en s’adressant au Rwanda, directement, car tout vient du Rwanda : le « M23 » est sa création, l’instabilité chronique au Kivu est son œuvre. Le Rwanda doit être contraint, une fois pour toutes, de changer sa politique dans la région ; c’est à cette seule condition qu’elle trouvera la paix.

Pour l’instant et dans la réalité de son quotidien, le Kivu est une bête sur laquelle se paient tous ensemble le Rwanda, les élites congolaises, les chefs de guerre divers qui infestent la région, et bien entendu les sociétés étrangères, sans que quiconque ait le moindre souci des habitants de cette région si belle, si fertile et si dévastée, qui subissent, sans prise sur leur destin, la volonté de leurs prédateurs.

Alain Bischoff (auteur de Congo-Kinshasa, la décennie 1997-2007, Éditions du Cygne, Paris, 2008).


Kinshasa, 21/07/2012 (Le Potentiel, via mediacongo.net)

Commentaires

Une phrase de l'article Au Kivu, l'enfer c'est les autres a malheureusement été mal reproduite par LE POTENTIEL. Il faut lire, en fin de paragraphe 2, après "la Cour pénale internationale" les mots: ",aidèrent à la réélection de Kabila en bourrant les urnes du Kivu lors de l'élection présidentielle de novembre 2011."
Ainsi la phrase est complète et se comprend à la fois grammaticalement et historiquement.

Écrit par : Alain BISCHOFF | 22/07/2012

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