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31/03/2013

LE MACHIAVELISME OCCIDENTAL CHRONIQUE JUSQU'AU-BOUTISTE AU BOUT DU ROULEAU

VERBATIM DES VERBATIM :

"Il est en effet plus libéral de spolier un retraité chypriote en prétextant qu’on vise à travers lui un mafieux russe réfugié dans un paradis fiscal que de faire rendre gorge à un banquier allemand, à un armateur grec, à une entreprise multinationale abritant ses dividendes en Irlande, en Suisse ou au Luxembourg."

 

par Serge Halimi, avril 2013,lemonde-diplomatique.fr

"Cesser de mentir à tous, en laissant croire que la création monétaire suffira à recréer de la croissance et à éliminer la dette. La planche à billets n’est pas éthique; elle ne fait que transférer les actifs les moins sûrs dans les bilans des banques centrales et prépare l’inflation, impôt sur les plus pauvres."

Jacques Attali

Article également publié sur L'Express

Slate.fr Publié le 27/03/2013
Mis à jour le 27/03/2013 à 9h51

 


La leçon de Nicosie

par Serge Halimi, avril 2013

Tout devenait impossible. Augmenter les impôts décourageait les « entrepreneurs ». Se protéger du dumping commercial des pays à bas salaires contrevenait aux accords de libre-échange. Imposer une taxe (minuscule) sur les transactions financières exigeait que la plupart des Etats s’y rallient. Baisser la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) requérait l’aval de Bruxelles…

Samedi 16 mars 2013, tout a changé. Des institutions aussi orthodoxes que la Banque centrale européenne (BCE), le Fonds monétaire international (FMI), l’Eurogroupe et le gouvernement allemand de Mme Angela Merkel ont tordu le bras (tremblant) des autorités chypriotes afin que celles-ci exécutent une mesure qui, décidée par Hugo Chávez, aurait été jugée liberticide, dictatoriale, tyrannique, et aurait valu au chef d’Etat vénézuélien des kilomètres d’éditoriaux indignés : la ponction automatique des dépôts bancaires. Initialement échelonné entre 6,75 % et 9,90 %, le taux de la confiscation correspondait à près de mille fois le montant de cette taxe Tobin dont on parle depuis quinze ans. Preuve était donc faite : en Europe, quand on veut, on peut !

Mais à condition de savoir choisir ses cibles : ni les actionnaires, ni les créanciers des banques endettées, mais leurs déposants. Il est en effet plus libéral de spolier un retraité chypriote en prétextant qu’on vise à travers lui un mafieux russe réfugié dans un paradis fiscal que de faire rendre gorge à un banquier allemand, à un armateur grec, à une entreprise multinationale abritant ses dividendes en Irlande, en Suisse ou au Luxembourg.

Mme Merkel, le FMI et la BCE n’ont cessé de marteler que le rétablissement impératif de la « confiance » des créanciers interdisait à la fois l’augmentation des dépenses publiques et la renégociation de la dette souveraine des Etats. Les marchés financiers, prévenaient-ils, sanctionneraient tout écart en la matière. Mais quelle « confiance » accorder encore à la monnaie unique et à sa sacro-sainte garantie des dépôts bancaires si n’importe quel client d’une banque européenne peut se réveiller un matin avec une épargne amputée pendant la nuit ?

Les dix-sept Etats membres de l’Eurogroupe ont ainsi osé l’impensable. Ils recommenceront. Nul citoyen de l’Union ne peut dorénavant ignorer qu’il est la cible privilégiée d’une politique financière décidée à le dépouiller du fruit de son travail au prétexte de rétablir les comptes. A Rome, Athènes ou Nicosie, des marionnettes indigènes semblent déjà résignées à mettre en musique les consignes données en ce sens par Bruxelles, Francfort ou Berlin, quitte à se retrouver ensuite désavouées par leurs peuples (1).

Ceux-ci devraient tirer de cet épisode chypriote autre chose qu’une rancœur sans portée : le savoir émancipateur que pour eux aussi tout est possible. Au lendemain de leur tentative de coup de force, l’embarras de certains ministres européens trahissait peut-être leur crainte d’avoir démenti sans le vouloir trente ans d’une « pédagogie » libérale qui a fait de l’impuissance publique une théorie de gouvernement. Ils ont ainsi légitimé d’avance d’autres mesures un peu rudes. Elles pourraient un jour déplaire à l’Allemagne. Et viser des cibles plus prospères que les petits déposants de Nicosie.

Serge Halimi

(1) Cf. «  Fate of Island depositors was sealed in Germany  », Financial Times, Londres, 18 mars 2013. Aucun député chypriote n’a osé voter en faveur du plan de l’Eurogroupe et du FMI.

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Ethique ou exit, par Jacques Attali

On ne peut durablement admettre, dans une zone partageant une monnaie tentant de devenir une des plus sérieuses du monde, la présence d’une des places financières les plus opaques de la planète. Ou Chypre devient un pays éthiquement irréprochable. Ou Chypre n’a plus sa place dans la zone euro.

 

- Le 24 mars 2013 à Nicosie, un manifestatnt anti-Troïk adevant les bâtiments de l'Union européenne. REUTERS/Yannis Behrakis -

L’affaire de Chypre nous rappelle un principe simple: dans une zone d’Etat de droit, il n’y a pas de place pour une collectivité ne le respectant pas. Et comme on ne peut pas admettre une zone de non-droit dans Marseille, on ne peut pas l’accepter non plus à Chypre. Comme il n’est pas question d’exclure de la nation les quartiers nord de Marseille, la seule chose à y faire et d’y faire respecter la loi. Par contre, pour Chypre, l’exclusion est possible, et doit être envisagée.

Même si la crise de Chypre a été gérée en dépit du bon sens par un Eurogroupe à la dérive, et même s’il est vraisemblable qu’on va trouver les 15 milliards nécessaires pour colmater les brèches d’un système bancaire totalement pourri, on ne peut durablement admettre, dans une zone partageant une monnaie tentant de devenir une des plus sérieuses du monde, la présence d’une des places financières les plus opaques de la planète. Ou Chypre devient un pays éthiquement irréprochable. Ou Chypre n’a plus sa place dans la zone euro.

 Pour certains, la sortie de Chypre n’est pas envisageable parce que cela conduirait à son effondrement, à la ruine de tous les Chypriotes, au transfert des avoirs de ses banques vers  la partie turque de l’île et vers d’autres paradis fiscaux encore moins fréquentables; et transformerait Chypre en un porte-avion pour des puissances criminelles.

Pour moi, le risque mérite d’être couru: laisser durablement une telle machine de blanchiment de l’argent sale prospérer à l’intérieur de la zone euro, c’est la gangrener de l’intérieur.

Elle attirerait de plus en plus de capitaux infréquentables, qui y gagneraient une respectabilité, tout en ruinant celle de l’euro. Les banques chypriotes étant de plus en plus liées à celles du reste de la zone, celles-ci devraient fermer les yeux sur la nature de plus en plus contestable de leurs déposants.  

Dans un monde où l’économie criminelle prend, et prendra, des proportions de plus en plus vertigineuses, l’euro deviendrait la monnaie des mafias et ne pourrait jamais devenir un instrument d’échange mondiaux.

Il faut donc imposer à Chypre, en échange de la solidarité de la zone, les règles les plus strictes en matière de transparence bancaire, qui sont exigées, et appliquées, par les banques françaises, en France.

 Tout cela était prévisible depuis des années. Au moins depuis que la Grèce a échangé avec l’Allemagne l’entrée dans l’Union de Chypre contre celle de la Pologne. Et plus encore depuis que le  défaut des banques grecques sur leurs obligations privées a particulièrement pénalisé les banques chypriotes. On a préféré ne rien faire et attendre la dernière minute, venue avec l’élection présidentielle chypriote.

Il faut donc en tirer une leçon plus large encore et cesser d’attendre le dernier moment pour régler les problèmes devenus insolubles. En matière d’éthique financière en Europe,  les problèmes sont connus et nombreux. Il faut oser les aborder au plus tôt:

1. Eliminer les autres paradis fiscaux et bancaires: Malte, la Slovénie; et au-delà, se poser la question du Luxembourg, dont le statut bancaire et fiscal nuira un jour gravement à la crédibilité de l’euro. Et ne pas faire entrer dans l’eurozone la Lettonie, au système bancaire encore tres obscur.

2. Solvabiliser les banques de la zone, aujourd’hui encore trop souvent financées de facon très instable et obscure.  

3. Gérer l’introduction, éthiquement justifiée, de la taxe sur les transactions financières d’une facon telle que les marchés n’étouffent pas en réponse la liquidité des entreprises, provoquant un nouveau crash majeur.

4. Cesser de mentir à tous, en laissant croire que la création monétaire suffira à recréer de la croissance et à éliminer la dette. La planche à billets n’est pas éthique; elle ne fait que transférer les actifs les moins sûrs dans les bilans des banques centrales et prépare l’inflation, impôt sur les plus pauvres.

5. Éviter le risque de contagion de la crise chypriote aux systèmes bancaires italiens et espagnols. L'Italie, notamment, subit depuis plusieurs mois une baisse préoccupante de l'investissement privé et du crédit bancaire.

Pour faire tout cela et rendre éthique la finance, il faudra bien plus qu’une réunion d’un Eurogroupe disqualifié. Cela implique des choix philosophiques et géostratégiques majeurs. Qui osera les faire?

Jacques Attali

Article également publié sur L'Express

Slate.fr Publié le 27/03/2013
Mis à jour le 27/03/2013 à 9h51

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