Blogs DHNET.BE
DHNET.BE | Créer un Blog | Avertir le modérateur

02/12/2013

ET VOICI AIME CESAIRE "LE NEGRE FONDAMENTAL"

VERBATIM:

"Comme l’Algérien Kateb Yacine, Césaire s’est libéré de la langue d’oppression et en a fait un « butin de guerre », une langue de résistance et d’engagement que porte au mieux la poésie : « Etre engagé, cela signifie, pour l’artiste, être inséré dans son contexte social, être la chair du peuple, vivre les problèmes de son pays avec intensité et en rendre témoignage. »


Poésie

Césaire, « nègre fondamental »

par Marina Da Silva, novembre 2013

L’année 2013 marque le centenaire de la naissance d’Aimé Césaire, disparu en 2008 à l’âge de 95 ans. Parmi les hommages rendus au poète et dramaturge martiniquais — aujourd’hui au Panthéon —, on retiendra la parution prochaine de ses œuvres complètes, non pas dans la Pléiade, comme on aurait pu l’attendre, mais dans une édition scrupuleuse, enrichie de surcroît de trois textes à découvrir du Cahier d’un retour au pays natal (1).

En parallèle à la lecture de l’œuvre, Aimé Césaire, frère volcan (2), que signe l’écrivain guadeloupéen Daniel Maximin, s’avère particulièrement éclairant.

Pour Césaire, la parole poétique « est une parole rare, qui s’accumule pendant longtemps, patiemment, elle fait son cheminement, on peut la croire éteinte, et brusquement, la grande déchirure ». Si Maximin appelait Césaire son « frère volcan », c’est qu’ils ont beaucoup partagé durant près de quarante ans, de l’éruption de la poésie jusqu’au combat anticolonial et à la bataille pour l’affirmation de l’identité antillaise. Ils ont en commun l’enfance d’un « pluriel familial », l’histoire vécue de la domination européenne et l’attachement à la terre natale : « Nous, les Guadeloupéens, enfants de la Soufrière, n’avons pas la même vision de l’enfer que vous, les Martiniquais, enfants de la montagne Pelée. »

Leur rencontre remonte à 1965, à Paris, à la librairie Présence africaine, née de la dynamique de la revue éponyme, haut lieu de résonance des luttes de la décolonisation. Maximin était encore un enfant lors de la parution du Cahier d’un retour au pays natal (1939), dont la fulgurance a nourri son adolescence et sa propre aspiration à l’écriture. Il ambitionne alors de travailler pour la revue d’émancipation culturelle Tropiques, que Césaire avait fondée avec sa femme en 1941. Ce sera le prélude à un dialogue qui ira crescendo jusqu’aux années 1980, lorsque Maximin s’occupera de la publication des textes poétiques épars du dernier recueil de Césaire, Moi, laminaire (1982).

Cette longue amitié donne une tonalité émouvante à ce témoignage, où les événements majeurs de la vie de Césaire sont évoqués sans être l’enjeu du propos : l’essentiel demeure l’œuvre. Le récit oscille entre le « tu » familier de l’interpellation et le « il » de la narration, et rend également un très bel hommage à l’épouse, Suzanne, dont Maximin a fait publier au Seuil Le Grand Camouflage, mais dont la force propre reste méconnue. Suzanne jouait un rôle essentiel pour son compagnon, elle était son inspiration et son souffle : « Suzanne et moi on respirait ensemble. » Elle incarnait aussi la figure des femmes qui peuplent le théâtre de Césaire, un théâtre de profusion poétique et politique. Sa Tragédie du roi Christophe, sur le premier chef d’Etat noir en Haïti après la défaite du pouvoir colonial, mise en scène par Jean-Marie Serreau au théâtre de l’Odéon à Paris en 1965 avec des comédiens noirs, renversera la perspective traditionnelle de façon bouleversante.

Comme l’Algérien Kateb Yacine, Césaire s’est libéré de la langue d’oppression et en a fait un « butin de guerre », une langue de résistance et d’engagement que porte au mieux la poésie : « Etre engagé, cela signifie, pour l’artiste, être inséré dans son contexte social, être la chair du peuple, vivre les problèmes de son pays avec intensité et en rendre témoignage. »

C’est ce même mouvement qui le conduit à écrire Une saison au Congo (1966). Il ne s’agit pas de son pays, mais la lutte pour l’indépendance conduite par Patrice Lumumba est la sienne, et celle de tous. La pièce est peu montée — même si Serreau le fit jadis —, mais on a pu la voir cette année dans la splendide création de Christian Schiaretti, avec sur le plateau trente-sept acteurs-chanteurs, quasiment tous africains (3).

Poète avant tout, penseur des indépendances au même titre que Frantz Fanon, comme en témoigne son Discours sur le colonialisme (1950), Césaire fut aussi un responsable politique, maire de Fort-de-France durant cinquante-six ans et député de la Martinique pendant quarante-sept ans. Il restera l’un des grands hommes du tiers-monde et tout simplement du monde, parce que, comme le résume Maximin, « le sang de tous les continents coule dans nos veines ».

Marina Da Silva

Les commentaires sont fermés.