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06/12/2013

AFRIQUE DU SUD : COMMENT UNE UNIVERSITE QUI A ABOLI LA SEGREGATION L'A REMISE EN PLACE!

VERBATIM: "Et comment les étudiants d'une des plus célèbres universités sud-africaine rejouèrent à l'échelle de quelques dortoirs le drame national et décidèrent de revenir, après un temps modèle d'harmonie raciale, à la ségrégation." slate.fr Publié le 06/12/2013 Mis à jour le 06/12/2013 à 18h49


Et comment les étudiants d'une des plus célèbres universités sud-africaine rejouèrent à l'échelle de quelques dortoirs le drame national et décidèrent de revenir, après un temps modèle d'harmonie raciale, à la ségrégation. - Photo de classe de l'UFS en 1992. - BLOEMFONTAIN, Afrique du Sud Billyboy Ramahlele a d'abord entendu l'émeute avant d'y assister. C'était un soir de février 1996, l'automne en Afrique du Sud, à l'heure où une brise fraîche venue du Cap de Bonne Espérance remonte vers le nord et transforme la canicule du cœur agricole national en douces nuits et quand, bercés par le clair de lune, les arbres et les champs de maïs de Bloemfontein oublient la touffeur du jour sous une belle voûte étoilée. Le surveillant du dortoir de l'UFS, l'université de l’Etat-Libre, avait alors 32 ans et se relaxait devant un documentaire animalier à la télé, la porte de son appartement grande ouverte. publicité Soudain, il est alerté par un bruit inhabituel. Des branches prises dans une bourrasque? Non, le son est plus lourd, comme des pas martelant le sol. Un problème avec sa télé? Il l'éteint, mais le vacarme se fait de plus en plus insistant. Ramahlele se lève alors de son fauteuil et passe la tête dans l'encadrement de sa porte. Et c'est là qu'il les voit, les étudiants de son dortoir –une centaine d'hommes noirs, comptant parmi les premiers à avoir intégré cette université historiquement blanche depuis qu'elle leur a ouvert ses portes, quatre années auparavant. Et il comprend immédiatement quel bruit l'avait distrait de son documentaire: ses gars étaient en train de se précipiter vers l'entrée du dortoir pour rejoindre le centre du campus. Certains avaient aux lèvres des chants politiques d'un autre temps, celui du combat des noirs contre l'apartheid, en particulier Kill the Boer [Tuez le Boer], le surnom des Afrikaners blancs. Beaucoup étaient armés de bouts de bois ou de battes de cricket. Le but de cette équipée, lui expliquent les étudiants en passant à sa hauteur, c'est d'en découdre avec les blancs du campus. Ces blancs, affirment-ils, refusent de les traiter comme il se doit dans la nouvelle démocratie d'Afrique du Sud. Ce soir, ils ont bien l'intention de mettre fin à leur insolence, une bonne fois pour toutes. Ramahlele voit plus d'un étudiant écarter le pan de sa veste et lui montrer un pistolet caché dans la poche intérieure. Suivant le groupe de loin, le surveillant ne s'en faisait pas trop. Mais c'était avant d'apercevoir, au détour d'un bâtiment, un groupe de garçons blancs alignés en rang d'oignons. Au moins aussi nombreux que ses étudiants noirs, ils se tenaient là, sous la lune, épaule contre épaule. Ramahlele se souvient: «On aurait dit un escadron militaire». Eux aussi avaient des battes de cricket, calées contre leur torse comme des fusils. Mais contrairement à ses étudiants, la troupe est entourée d'un silence lugubre – jusqu'à ce que, comme un seul homme, ils ouvrent tous la bouche et se mettent à chanter. Ramahlele reconnaît alors Die Stem, le vieil hymne national du temps de l'apartheid. Son cœur se serra et il sentit les larmes lui monter aux yeux. «L'histoire, explique-t-il, c'est que s'ils chantaient ça, quelqu'un allait mourir.» Un laboratoire d'identité afrikanerLa première fois que j'ai mis les pieds sur le campus de l'UFS, c'était en février 2010, j'étais là pour étudier l'afrikaans. Sur le papier, l'école avait intégré la mixité raciale: le corps étudiant était formé à 70% de noirs. Mais quinze ans après la fin de l'apartheid –ce système tristement célèbre de ségrégation raciale et d'oppression des noirs, actif en Afrique du Sud entre 1948 et l'avènement de la démocratie, en 1994–, il était facile de le croire toujours en vigueur. Les étudiants noirs et les étudiants blancs semblaient vivre dans deux mondes totalement différents. Il y avait des cours en Afrikaans pour les blancs et des cours en anglais pour les noirs, chaque race avait sa chorale et des services religieux séparés. Je n'ai quasiment jamais croisé de groupe mélangé. Et les étudiants ne vivaient pas non plus ensemble – certaines résidences hébergeaient uniquement des blancs, d'autres uniquement des noirs. L'UFS se situe en plein cœur de l’Etat-Libre, le centre traditionnel du pouvoir afrikaner, créé au milieu du XIXe siècle par des colons hollandais qui avaient traversé tout le pays à bord de chariots bâchés. Il venaient du Cap de Bonne Espérance, une colonie de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, à un bon millier de kilomètres de là, au sud-ouest. Ils se croyaient les envoyés de Dieu en Afrique, que leur destinée était de devenir un nouveau peuple, les Afrikaners («Africains» en néerlandais) et de faire du désert un jardin –comme les Israélites à Canaan. A coup de sueur et de charrues, ils transformèrent la région en croissant fertile, instaurèrent une république et érigèrent sa capitale. Son nom se prononce «Bloum-feun-taïne» et veut dire «la source des fleurs». La ville devient alors un laboratoire pour la formation de l'identité afrikaner. Le Parti National, le parti politique concepteur de l'apartheid, y est fondé en 1912. L'UFS, créée à la même époque, est la première université sud-africaine à proposer des cours en afrikaans, le dialecte néerlandais que les Afrikaners instituent avec fierté comme partie intégrante de leur nouvelle ethnicité africaine. Sur les drapeaux, la suprématie blanchePour moi, il était évident que les vieilles lignes conservatrices en mal de ségrégation raciale n'avaient jamais bougé dans ce bastion afrikaner. Mais c'était avant que ma professeure d'afrikaans, Matilda, une femme chaleureuse et bohème à la fougueuse chevelure brune, m'explique qu'une histoire bien plus complexe et troublante se cachait derrière la division raciale du campus. «A une époque, cet endroit était un modèle de mixité», s'était-elle lamentée autour d'un café. En se penchant au-dessus de sa tasse avec un air d'agent secret, elle m'avait même donné un indice: «Va faire un tour dans la résidence qui s'appelle Karee et regarde les photos qui sont accrochées dans le hall. Là, tu pourras comprendre ce qui s'est vraiment passé.» J'ai suivi ses conseils. Karee –le nom vient d'un arbuste résistant à la sécheresse que l'on trouve dans le désert sud-africain– a été construit en 1978, période de consolidation pour l'apartheid et d'expansion pour les universités de langue afrikaans. Les images dont m'a parlé ma professeure sont des photos de classe. Les premières –une douzaine, en gros– ne représentent que des garçons blancs. Installés sur le perron de la résidence, ils font les imbéciles devant l'appareil. Puis, en 1992, quelques noirs commencent à apparaître. On en voit un tout fier dans son costume parme et un autre, en blouson jaune, le contrapposto jovial et les lèvres étirées dans un sourire énigmatique. 1993, 1994, 1995: chaque année davantage d'étudiants noirs se mêlent aux blancs. Photo de classe de 1992 Et puis en 1997, soit un an après l'émeute que racontait Billyboy Ramahlele, un nouvel élément apparaît sur les images: deux drapeaux de l'époque de la suprématie blanche –l'un de l'ancienne république afrikaner et l'autre de l’Etat ségrégationniste qui allait lui succéder. Le spectacle est glaçant: au dernier rang, deux garçons blancs hissent ces drapeaux juste au-dessus de la tête d'un garçon noir, coiffé d'un chapeau à large bord. Les années suivantes, les drapeaux sont encore là, mais ce sont les étudiants noirs qui se font de plus en plus rares. A partir de 1999, la photo de classe redevient entièrement blanche. Elle va le rester jusqu'en 2008, date de la dernière photo accrochée. Ces images se mettent à me hanter. La vérité, c'est que l'UFS n'avait pas poursuivi la ségrégation après la fin de l'apartheid – elle avait embrassé le multiculturalisme, pour revenir ensuite à la ségrégation. Je veux savoir pourquoi des étudiants blancs ont ressorti ces drapeaux d'un autre temps et pourquoi les étudiants noirs ont quitté Karee. Ce que j'allais découvrir, c'est une histoire d'euphorie mutuelle pour l'intégration raciale, précédant une ère de défiance, de colère et même de violence physique. Pour moi, ses implications dépassent largement l'Afrique du Sud, il y va de la nature-même du changement social. Dans nos sociétés où les luttes pour les droits civiques font partie du passé, nous avons tendance à voir le progrès – une marche vers moins de préjugés et davantage de tolérance sociale – comme quelque chose d'inévitable. L'unique variable, ce serait la vitesse du changement. Mais à Bloemfontein, le progrès social avait fait un grand bond en avant. Pour ensuite revenir en arrière. «Comme des coqs en pâte!»Karee fait partie de la vingtaine de résidences universitaires de l'UFS –hébergeant chacune une centaine d'étudiants. Leurs grands bâtiments en brique sont situés aux abords du majestueux campus et de ses rangées d'arbres, tels des gardiens de la tradition – ce qu'ils furent à une époque. Leur admission était héréditaire. Si votre mère ou votre père avait fréquenté telle ou telle résidence, alors vous aussi. Dans l'une d'entre elle, les première année devaient porter des manteaux rayés. Dans une autre, personne n'avait le droit d'emprunter l'entrée principale à part les troisième année. Au début des années 1990, les universités sud-africaines –toutes établissements publics– sont obligées d'intégrer la mixité raciale. Le processus fait partie de la transition nationale vers une démocratie multiculturelle. Le président de l'UFS de l'époque, François Retief, à qui incombe la responsabilité d'ouvrir les portes d'un campus entièrement blanc à des étudiants noirs, se pose alors des questions sur les résidences –il me l'explique dans le salon de sa maison située aux abords de Bloemfontein, dans un petit village figé dans le passé. L'idée de résidences spécifiques pour les noirs lui traverse sérieusement l'esprit . «Nos résidences et nos dortoirs sont plutôt l'équivalent de vos fraternités[1], précisa-t-il. Chacun avait sa propre culture interne. Nous les appelions die huise [les maisons] et pour leur culture c'était die tradisies [les traditions].» Ces traditions étaient arbitraires, mais servaient à différencier les résidences entre elles et à promouvoir un sentiment de fierté et d'appartenance communautaire. Retief craint que ses étudiants blancs rechignent à laisser les noirs s'associer à leur vieille culture de dortoir. En 1990, il décide de sonder le corps étudiant. A sa grande surprise, 86% des élèves sont favorables à l'idée d'accueillir des noirs dans des résidences blanches. Dès 1992, il met donc la chose à exécution. Selon ses propres termes, la mesure eut un «succès fou». Les premiers étudiants noirs étaient «comme des coqs en pâte!». » Lire tous nos articles sur Nelson​ Mandela, ici. Lebohang Mathibela: c'est ainsi que s'appelle le garçon en costume parme, celui sur la photo de 1992 accrochée au mur de Karee. Il fut l'un des huit premiers étudiants à vivre dans une résidence de l'UFS. Pour lui, l'intégration multiraciale a été «magnifique», me dit-il lors de notre rencontre, à la cafétéria principale du campus. Il a encore des étoiles dans les yeux. Avec son sémillant T-shirt rouge, Mathibela, 42 ans, n'a pas vraiment changé depuis ses 21 ans, il a toujours des joues rondes de chérubin et son rire résonne dans le café. Mathibela poursuit aujourd'hui une éminente carrière de linguiste et parle les 11 langues officielles d'Afrique du Sud. Pour un garçon noir de Johannesburg, sa ville natale, l'UFS n'avait rien d'un choix naturel. Historiquement, il y avait deux types d'universités blanches en Afrique du Sud, celles qui enseignaient en anglais et celles qui le faisaient en afrikaans. (Il y avait aussi des universités noires, mais généralement d'un moins bon niveau académique). Les universités anglophones cultivaient un esprit libéral, multiculturel et anti-apartheid; les premiers noirs y furent admis dès les années 1980, alors que la chose était encore techniquement illégale. La réputation des universités afrikaans, c'était d'être tout ce que les «anglaises» n'étaient pas: conservatrices, mono-culturelles, isolationnistes. Coincée dans le cœur céréalier du pays, l'UFS était la plus plus redoutée. Pour les étudiants noirs les plus ambitieux, s'aventurer à l'UFS, c'était un peu comme choisir une université en plein Mordor. Mais l'UFS était aussi connue pour cultiver tout le côté poétique de la langue afrikaans. D'où l'intérêt de Mathibela pour cette université. Dès l'école primaire, il est pris d'une grande tendresse pour l'afrikaans, dont les cours sont obligatoires sous l'apartheid. Un grand mystère pour ses amis et sa famille. «J'ai décidé de m'inscrire à l'UFS à cause de mon amour pour l'afrikaans. Ça a mis ma mère dans une colère terrible. Elle m'a dit “les autres enfants vont à Wits [l'université du Witwatersrand]”, la première université anglophone de Johannesburg. Avant d'ajouter: “Tu n'es plus mon fils!”» La culture de dortoirEn arrivant à Karee, il tombe aussi amoureux de la culture de dortoir. Son rituel préféré, c'est le bizutage des première année. Il rigole en me le racontant, vu qu'il admet que cette nostalgie peut paraître un peu bizarre. «On devait faire la queue, les yeux bandés et à moitié nu», se rappelle-t-il. Les dernière année peignaient les corps des impétrants en rouge et jaune, afin de ressembler à une abeille, la mascotte de la résidence. Ensuite, ils leur faisaient boire du jus de tomates dans la cuvette des toilettes. «On aurait dit du vomi, c'était horrible! Des gars tournaient vraiment de l’œil!» Ensuite, les bizuts sont conduits vers «une énorme barrique remplie d'eau, de bouse de vache et d'herbe». Un ancien leur hurle dyk – plongez! «Puis vous sortez de là, tout dégoulinant et puant la merde de vache.» Après le bain de bouse, les bizuts noirs comme blancs doivent retourner dans leur chambre, prendre une douche, se changer en arborant veste et cravate, avant de se rassembler dans la cour de la résidence. Là, les anciens les attendent, tout sourire, autour d'un barbecue et de bières fraîches. «Tu es des nôtres maintenant, annoncent-ils à Mathibela. La couleur n'a pas d'importance.» «J'étais tellement fier», se souvient-il. A l'instar de Mathibela, la plupart des premiers étudiants noirs à braver l'UFS étaient euphoriques à l'idée de partager l'esprit de corps des résidences universitaires. L'UFS leur avait jusqu'à présent fermé ses portes et il y avait quelque chose de grisant à pouvoir enfin y entrer, appartenir à cette culture. Un autre ancien étudiant noir, ayant vécu dans un dortoir quasi exclusivement blanc au début des années 1990, me parle de son expérience: elle lui a donné l'impression de «s'élever». Ça n'allait pas durerLeur enthousiasme déteint alors sur les étudiants blancs. Ils ont le sentiment de posséder quelque chose de précieux. Leur fierté identitaire n'en est que décuplée. Mathibela se rappelle d'un étudiant blanc, Coenraad Jonker, qui le prit un jour à part pour lui dire: «Où as-tu appris à parler un afrikaans aussi beau?, le regard émerveillé. Tu as tout pour réussir ici.» Certains étudiants blancs décident même d'assouplir les règlements des résidences pour que les noirs s'adaptent plus facilement. Et pourtant, ajoute Mathibela: «Je savais que ça n'allait pas durer.» Sa deuxième et troisième année à l'UFS passent, il est toujours aux anges, mais certains de ses camarades commencent à maugréer. «Il y avait des conciliabules un peu partout, on disait qu'un grand changement allait avoir lieu», m'explique-t-il. Un soir, les étudiants noirs de sa résidence se rassemblent dans sa chambre. Ils ont un peu bu, les langues se délient. Un de ces garçons, Shadrack Modise –celui en jaune sur la première photo mixte de 1992, avec son sourire ironique et sans doute même moqueur– exprime ses doutes sur les traditions de l'université. Les noirs ont déjà leurs propres traditions, fait-il remarquer. La plupart des tribus noires d'Afrique du Sud ont elles aussi de longs processus d'initiation, débutant quand un garçon atteint ses 16 ans. Quand ils ont l'âge d'entrer à l'université, les noirs sont déjà des hommes. Il souligne aussi que certaines des traditions de dortoir semblent bizarrement perpétuer d'anciens rapports de force sud-africains. Les bizuts sont obligés de porter des uniformes de domestiques, de s'adresser aux anciens en leur donnant des titres honorifiques, de passer par des portes de service. Tout ce que leurs parents avaient dû faire sous l'apartheid. Et au nom de quoi eux, ces jeunes noirs libres, devaient-ils y consentir? «Tout ça, conclut Modise devant ses camarades conquis, c'est juste un gros tas de merde.» Ignorants des nouveaux sentiments qui s'affirment peu à peu derrière les portes des dortoirs, pour les administrateurs, l'intégration multiraciale se déroule encore à merveille. Billyboy Ramahlele se remémore sa joie: «A chaque match de foot [à Bloemfontein], on remplissait tout un bus de noirs et de blancs», me dit-il en souriant. Pour tout le monde, la rurale UFS allait être un point noir en termes d'intégration raciale. Mais en réalité, «elle surpassa toutes les autres universités afrikaans», m'explique Ramahlele. Le Président Nelson Mandela accepte même de recevoir un doctorat honorifique de l'UFS, comme pour couronner son incroyable évolution. «Tout le monde parlait de nous –nous étions un exemple.» A la même époque, l'université s’attelle à faire entrer davantage de noirs et se conformer ainsi à la démographie de l’État-Libre, noir à environ 85%. Ramahlele participe alors à une campagne radiophonique destinée à recruter des étudiants noirs en masse. «Chaque année, elle [la population noire de l'UFS] doublait, doublait, doublait», déclare-t-il. Foot vs RugbyMais à mesure que les étudiants noirs se multiplient sur le campus, les rapports de forces commencent à s'inverser. Teuns Verschoor, aujourd'hui l'un des vice-présidents de l'université, était à l'époque l'administrateur en charge de la vie étudiante. Il a tout du papa-mentor, avec son air de grand échalas. On peut le voir se balader dans le campus avec sa veste en daim marron et sa cravate en laine démodée, toujours entouré d'étudiants. «Au début, nous avions 10% [d'étudiants noirs] dans les résidences», m'explique-t-il. «C'était vraiment quelque chose. Un réel contact. Ils se sont même plongés la tête la première dans les cultures des résidences. Ils se sont mis rugby –le sport préféré des Afrikaners.» Par contre, dès que la population étudiante noire dépasse les 30% «c'est leurs propres identités qu'ils voulurent affirmer». Cette histoire des 30%, je l'ai retrouvée chez tous les gens liés de près ou de loin à l'histoire de l'UFS. C'est un seuil démographique –le moment où les sentiments de quelques dissidents comme Shadrack Modise s'emparent de toute une population et où les noirs n'acceptent plus de se plier aux traditions des blancs. Ils voulaient une culture de dortoir reflétant leur culture – la culture noire. Ils voulaient voir du foot – le sport noir – à la télé de la salle commune, pas du rugby. En 1996, Choice Makhetha est l'une des premières noires à siéger au conseil étudiant. Peu à peu, les réclamations émanant de noirs se font de plus en plus nombreuses. «Au sein d'une résidence, à votre 21e anniversaire, vous deviez courir tout nu dans les couloirs, se remémore-t-elle. Mais quand vous êtes un garçon noir, votre culture ne vous autorise pas à vous promener le pénis à l'air.» Verschoor, confident naturel des étudiants blancs et noirs grâce à son accessibilité débraillée, se souvient lui aussi de telles doléances. «Beaucoup de noirs sont venus me poser des questions, explique-t-il, pourquoi cette tradition-là et pas une autre?» Il organise alors des réunions au sein des dortoirs, pour débattre des pratiques qui dérangent les étudiants noirs. Mais à peine les noirs remettent en question les traditions, les blancs resserrent les rangs. «Même les étudiants blancs qui n'aimaient pas courir à poil, ils se sont mis à défendre la coutume», explique Makhetha. Arnold Bender, qui se décrit lui-même comme un type adorant la rigolade, est l'un des étudiants goguenards qui tiennent un drapeau sud-africain sur la photo de 1997. Selon lui, le conflit a commencé avec les «renseignements téléphoniques», une coutume voulant que les premières années se relaient pour s'occuper des appels arrivant dans le hall. Lui-même première année à Karee en 1993, la tâche ne l'a pas spécialement fait sauter de joie. Mais pour Bender, en critiquant cette coutume, les noirs s'attaquaient à sa dignité. «Pourquoi un première année blanc aurait dû se fader une heure supplémentaire d'accueil téléphonique juste parce qu'un autre étudiant estimait la chose trop dégradante pour lui?», me demande-t-il. Et si l'opposition des noirs aux renseignements téléphoniques dépassait la simple corvée d'avoir à répondre au téléphone? «Pour moi, il y avait des sous-entendus hostiles aux trucs que faisaient les Afrikaners», m'explique-t-il. Les réticences de ses camarades noirs lui font prendre conscience que le cours des choses, au niveau national, est en train de se retourner contre les Afrikaners. Il craint des changements d'envergure. «Je me souviens d'un type qui m'a dit, “C'est discriminatoire que tous les cours de l'UFS soient en afrikaans. Ils devraient la faire devenir anglophone”.» Les étudiants blancs avaient bien voulu intégrer les étudiants noirs à leurs institutions –mais à leurs propres conditions. Ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'est que les étudiants noirs allaient vouloir qu'elles reflètent, aussi, leurs préférences. Frederick Retief, à l'époque président de l'université, se rappelle «des discussions avec des étudiants échauffés qui disaient que s'ils avaient dit oui [au multiculturalisme], ils n'avaient pas signé pour ça». Reflet du drame nationalA plusieurs égards, les étudiants de l'UFS ont joué là un drame d'envergure nationale. En 1994, au moment de la transition démocratique de l'Afrique du Sud, la première priorité porte sur la réconciliation affective entre les communautés. Avec le temps, l'accent est ensuite mis sur la transformation économique et sociale. Une fois libérée, la majorité noire voulait voir les traductions concrètes de leur amélioration statutaire. Mais les institutions sud-africaines –le commerce, l'agriculture et les arts– demeuraient très largement conçues et dominées par et pour les blancs. Ce qui fait qu'au cours de la seconde moitié des années 1990, Noirs et Blancs, qui s'étaient au départ jetées dans les bras l'une de l'autre commencent à se regarder avec davantage de suspicion. Thabo Mbeki, le deuxième président sud-africain démocratiquement élu, propose un programme de discrimination positive de grande envergure et parle avec un ton revanchard des «deux Afriques du Sud», insinuant que les blancs ont toujours refusé de céder le moindre de leurs avantages. Les toponymes afrikaans sont alors remplacés par des noms plus noirs et les écoles enseignant en Afrikaans passent à l'Anglais. Les Afrikaners, quant à eux, sont scandalisés d'apprendre que la nouvelle démocratie signifie captation physique et psychologique. En 1995, F.W. de Klerk, le dernier président issu de l'apartheid, démissionne du gouvernement d'unité qu'il avait créé avec Mandela, en affirmant que le nouveau leadership noir refuse de traiter les Afrikaners avec respect. En 1998, un sondage montre que la moitié des Afrikaners sont favorables à ce propos «Aujourd'hui, l'Afrique du Sud est une terre pour les noirs; les blancs devront accepter de passer en second plan». Une telle proportion n'a rien de surprenant –au niveau national, les noirs constituent à 85% la majorité démographique de l'Afrique du Sud, comme dans l’Etat-Libre. La surprise, c'est que le même sondage mené six ans auparavant, en 1992, montrait qu'à peine 4% des Afrikaners estimaient qu'ils allaient devoir prendre substantiellement sur eux après l'avènement de la démocratie. Les dortoirs de l'UFS étaient un microcosme de ces nouvelles tensions, avec de jeunes types se tirant la bourre pour le contrôle d'un territoire. «Quand j'avais rendez-vous avec des leaders étudiants noirs, ils retournaient ensuite dans leur chambre et quelqu'un avait éjaculé sur leur lit», se rappelle Verschoor. «Les noirs constituaient des impis» – les bataillons zoulous – «et boum boum boum, ils allaient marcher dans les couloirs blancs. C'était la guerre». Et la police vint à l'universitéEn février 1996, la bataille à laquelle assista Billyboy Ramahele fut un tournant décisif. «La police a été dépêchée en nombre», se souvient-il. En se heurtant à l’escadron de blancs et ses chants de l'apartheid, les étudiants noirs qui avaient déferlé de son dortoir avaient battu en retraite. Mais sur le chemin du retour, ils «cassèrent toutes les voitures» des blancs parquées dans les allées du campus. Ensuite, ils se «sont enfermés» dans leur dortoir. Les blancs leur emboîtent le pas brisent toutes les vitres de la résidence. «Plus aucun carreau ne tenait debout». Les garçons noirs refusent d'aller au lit, de peur que des contingents de blancs profitent des trous laissés à l'endroit de leurs fenêtres et viennent les passer à tabac. «Toute la nuit, nous avons dormi dans les couloirs». Cet épisode lui rappelle le goût amer des conflits raciaux de sa jeunesse, avant la fin de l'apartheid. Ramahlele a grandi dans un sordide township noir, à une soixantaine de kilomètres à l'est de Bloemfontein. A plusieurs reprises, il a vu des policiers blancs et armés débouler dans les cahutes en aluminium de sa mère ou de ses tantes et tout saccager, avec souvent quelques couplets de Die Stem aux lèvres. Et là, sur le campus de l'UFS, c'était comme si les garçons blancs reprenaient les rôles militaires que leurs pères avaient joué dans les années 1980, quand l'armée n'incorporait que des hommes blancs et envoyait ses soldats patrouiller dans le fatras des bidonvilles noirs pour calmer les idées de rébellion. Du côté des étudiants noirs, on rejouait la guérilla anti-apartheid. Le matin après la bataille, les femmes de ménage trouvèrent des cocktails Molotov cachés dans la cave de la résidence – les mêmes bombes artisanales que fabriquait Ramahlele, au temps des manifestations contre l'apartheid. L’émeute convainc alors l'administration de l'université: sa politique d'intégration multiraciale ne peut plus durer. De fait, la résidence de Ramahlele était d'ores et déjà officieusement noire. Ses lits supplémentaires, ils servaient à accueillir les noirs qui ne pouvaient plus supporter la vie dans des résidences à majorité blanche. Et à mesure que les noirs se mettent à dominer l'espace, les blancs s'en vont. D'autres résidences suivent son exemple: des étudiants noirs viennent alors voir Makhetha «Si nous continuons à vivre ensemble, nous allons nous entre-tuer». Et des blancs se rendent aussi chez Verschoor et le supplient: «S'il vous plaît, laissez-nous déménager». Et l'administration laisse faire. Officiellement, la ségrégation des dortoirs n'a jamais été rétablie, mais officieusement, les étudiants vivent dans des résidences séparées. A Karee, l'université autorise même les étudiants à poser des planches de contre-plaqué entre les couloirs empruntés par les blancs et ceux où circulent les noirs. A l'est, le bâtiment est désormais réservé aux blancs; à l'ouest, ce sont les noirs. Verschoor se rappelle de sa réaction au moment de cet aménagement – un banal «c'est une honte». Mais au final, c'est un grand soulagement. «D'un coup, plus d'échauffourées entre noirs et blancs. Nous avons pensé qu'il s'agissait peut-être d'une bonne recette –pour le moment.» Comme toute la hiérarchie de l'université, il espère une reségrégation uniquement temporaire. Bizutage fatalA Bloemfontein, les tensions raciales de l'UFS demeurent un secret jusqu'en 2008, quand quatre garçons blancs se filment en train de bizuter les employés noirs de leur résidence, trois femmes de ménage et un jardinier. Au cours des 10 minutes que dure le clip, on les voit pousser ces adultes noirs à participer à un concours de bières, une course à pied et un match de rugby. Le paroxysme de cette vidéo, c'est un rituel où les employés s'agenouillent aux pieds des étudiants et lapent une bouillie maronnasse dans des écuelles de chien. Juste avant qu'ils y plongent la tête, la caméra se tourne vers l'un des étudiants: il fait semblant d'uriner dans les écuelles. Après l'arrivée de la vidéo sur YouTube, postée par une amoureuse éconduite de l'un des bizuteurs, des émeutes embrasent le campus, des cours sont annulés et les médias internationaux s'intéressent à l'université. Des journalistes étrangers expliquent combien la vidéo prouve que les blancs n'ont jamais accepté l'égalité avec les noirs en dehors des grandes villes cosmopolites d'Afrique du Sud, comme Johannesburg, Le Cap et Durban. «L'apartheid racial a la vie dure dans les provinces rurales d'Afrique du Sud, dans les campus de ses villes moyennes (comme l'université de l’État-Libre), ses écoles, ses villages, ses fermes, là où les choses n'ont pas vraiment changé» concluait dans le Guardian le chroniqueur d'origine sud-africaine et basé aux États-Unis Sean Jacobs. Une conclusion que partagent aussi les gens du cru. Dans la presse sud-africaine, au cours des longues années de présence médiatique de l'UFS, la brève période de mixité raciale du campus n'est jamais mentionnée. Quasiment tous les Sud-Africains avec lesquels je me suis entretenue ont été surpris d'apprendre que les noirs et les blancs avaient un jour vécu ensemble à l'UFS. Eusebius McKaiser, un célèbre animateur radio local, m'a même dit «C'est une histoire radicalement différente de celle que nous, les Sud-Africains, nous nous sommes racontés au moment de la vidéo du bizutage». Et cette conclusion semblait plus qu'évidente. Au début 2010, la polarisation du campus était totale; cette mixité raciale qui avait un jour suscité l’enthousiasme des étudiants d'UFS était fondamentalement inimaginable. Il allait de soi d'interpréter les divergences comme les conséquences de différences culturelles innées. «Je me suis disputé avec une fille qui me parlait en me disant 'vous autres'», m'explique Kefiloe Manthata, une étudiante noire de second cycle. «J'ai pensé qu'elle voulait parler des noirs. Vous avez beau être la personne la plus insensible aux préjugés raciaux, vous arrivez ici et vous vous mettez à avoir une pensée racialisée». Braam van Niekerk, un étudiant de second cycle blanc, m'assure pour sa part qu'il existe des différences profondes et innées dans le psychisme et façon de voir le monde et qu'elles expliquent la distance entre les races. Je lui demande d'illustrer son propos. Il insiste: «Oh, il y en a tellement. Par exemple, on fait la fête le vendredi soir. Eux, ils aiment s’amuser le dimanche, pendant la journée». Mais à cette époque, Billyboy Ramahlele avait déjà baissé les bras. Impossible pour lui d'accepter la ségrégation des dortoirs. Lors d'un conseil d'administration, il se rappelle avoir rêvé du campus ravagé par les flammes. «Je me suis dit 'mais que cette fac parte à la poubelle! Qu'on la brûle!' Et j'ai senti la migraine monter à l'arrière de mon crâne. Elle a duré une semaine». Il se rend alors chez un médecin: il souffre d'hypertension et de stress post-traumatique. L'échec des universitésQuand j'ai décrit l'intégration raciale puis la reségrégation qu'avait connues l'UFS à Edwin Smith, un éminent théoricien noir de l'enseignement et administrateur de l'Université de Pretoria, la principale université de la capitale sud-africaine, il n'a pas été surpris. Toutes les résidences universitaires sud-africaines ont souffert de tensions raciales, même au sein des anglophones réputées libérales. Près de 20 ans après la fin de l'apartheid, parmi les 15 principales universités sud-africaines, je lui demande où le multiculturalisme a été parfaitement intégré. «Nulle part!», me répond-il, avec un soupir de résignation. Le phénomène n'est pas non plus spécifique à l'Afrique du Sud. D'une certaine manière, on retrouve les mêmes dynamiques dans certains campus américains, ouverts aux noirs dans les années 1960 et 1970. john a. powell, un avocat spécialiste des droits civiques reconnu et un expert en éducation qui préfère qu'on écrive son nom en minuscules, se rappelle de son entrée à Stanford, en 1965. Il faisait partie des 28 nouveaux étudiants noirs, parmi plus d'un millier de premières années. A l'instar des étudiants blancs qui avaient accueilli Lebohang Mathibela dans leur résidence, la plupart des blancs de Stanford étaient «sympathiques», explique powell. «Mais ils s'attendaient à des trucs de notre part» – comme qu'ils se précipitent dans les fraternités – «à leurs conditions». L'idée, c'était que les noirs assimilent les normes blanches, pas que l'institution ait à changer pour s'adapter à leur présence. Stanford avait même débauché une psychologue pour aider les étudiants noirs à s'assimiler: elle les invitait à des garden-party et leur servait de la pastèque, le fruit que tous les noirs étaient censés adorer dans l'Amérique ségrégationniste. En théorie raciale, «nous parlons d'un point critique» m'explique powell, «le moment où une minorité atteint un seuil démographique critique et où les dynamiques raciales s'infléchissent». La minorité se met à conspuer les traditions institutionnelles et la majorité craint de voir quasiment tous les éléments de sa vie quotidienne être mis en péril. Mais aux États-Unis, peu d'universités historiquement blanches ont – encore – atteint les 30% du point critique. En ce sens, l'évolution de l'UFS ne précède pas celle des facs américaines, elle les devance. Ce n'est pas un écho, c'est une prédiction pour notre pays, où l'an dernier, les naissances non-blanches ont supplanté pour la première fois les naissances blanches. L'histoire de l'UFS montre combien il est dangereux de laisser s'installer la polarisation raciale. Comme de nombreuses institutions aux prises avec une mutation démographique, l'UFS n'a pas su, au départ, prendre les mesures adéquates pour gérer le changement. «En règle générale, l'administration ne suit pas ce qui se passe, ils pensent que le changement va s'opérer naturellement» indique powell. «Peut-être craignent-ils aussi de se confronter aux implications réelles du changement». A l'UFS, compte-tenu de la démographie de l’État-Libre, cela voulait dire qu'à un moment ou à un autre, la personnalité de l'université allait être radicalement transformée. Son administration composée essentiellement de vieux Afrikaners, disposés comme ils l'étaient à de modestes changements, n'a pas su affronter la dure réalité. Elle n'a pas réussi à encourager la formation d'une nouvelle identité, multiraciale, et a laissé les préjugés se renforcer – rendant le rapprochement des deux parties exponentiellement difficile. Combattre le statu quoMais pas impossible. En 2009, un charismatique docteur de Stanford, capable de citer Shrek et Edward Saïd dans une même phrase, arrive à l'UFS pour combattre le statu quo. Chargé de guérir les campus troublés les uns après les autres, Jonathan Jansen est le plus célèbre président d'université d'Afrique du Sud. Il est aussi le premier président noir de l'UFS. En poste depuis quatre ans, ses progrès vers une réintégration multiraciale des résidences sont considérables et l'homme suscite autant l'admiration des étudiants noirs que des blancs. Un après-midi de décembre, sous un ciel de plomb annonçant un orage, j'accompagne Jansen dans les allées du campus. Au départ «j'étais mort de peur» admet-il, en jetant un regard vers la cour principale de l'université. La première fois que vous mettez les pieds sur le campus «vous voyez des grappes de gosses noirs et des grappes de blancs. Cela existe dans toutes les universités sud-africaines, mais ici, c'était paroxystique». Il craint un moment devoir vaincre l'impossible. «Il en allait de la structure même du pays». Mais il décide que si les étudiants ne savent pas ce qu'est un rapprochement entre noirs et blancs, c'est lui qui fera le pont. Il commence par un geste à la Mandela: lors de son discours d'investiture, il annonce que l'université pardonne aux quatre Afrikaners de la vidéo et que l'institution, dans son ensemble, en porte la responsabilité. «Ce sont mes étudiants» déclare-t-il, «Je ne peux pas les renier, comme je ne peux pas renier mes propres enfants». Ses paroles sont suivies d'un engagement profond pour la communauté, il signe une chronique régulière dans le journal afrikaans local et devient une figure familière, quasi omniprésente, de l'espace étudiant. De temps en temps, il sort son bureau du bâtiment administratif et l'installe sous un arbre, pour inciter les étudiants à venir le voir. «J'utilise Twitter» déclare-t-il. «Facebook aussi. Je suis là, je marche, je parle». En plus d'être accessible, Jansen manifeste un certain degré d'autocratisme. Une recette qui fait ses preuves dans un milieu aussi chaotique que l'UFS. Pour Jansen, son objectif a toujours été clair: le retour du multiculturalisme au sein des résidences, et ce même si dans un sondage de 2007, trois-quarts des étudiants afrikaners déclaraient ostensiblement préférer la ségrégation des dortoirs. La première année, il exige une parité raciale parfaite pour les premières années et interdit les transferts. Unilatéralement, il bannit les coutumes trop provocatrices. Il rend aussi obligatoires, au sein des résidences, la tenue de débats sur les questions raciales. «Il faut expliciter le projet, c'est extrêmement important», indique-t-il. «Tout ce que nous faisons, c'est parler tous les jours et dans toutes les réunions du (…) projet humain» qu'est l'intégration multiraciale. Dans la résidence de Khyalami – «notre maison» en zoulou – une poignée d'étudiants et de jeunes diplômés parlent des changements apportés par Jansen. Phiwe Mathe, un étudiant en sciences politiques à la voix douce, vêtu d'un polo bleu et d'un jean impeccablement repassé, m'explique qu'il a d'abord été «scandalisé» par la décision de Jansen de pardonner aux quatre vidéastes. «Mais aujourd'hui, je le remercie de l'avoir fait», poursuit-il. «Il est arrivé dans un environnement rempli de tensions et a su incarner la neutralité». Parler fortEmme-Lancia Faro, une jeune métis d'allure sportive et qui vient d'être élue à la tête d'une résidence auparavant exclusivement blanche, décrit la charge émotionnelle des réunions voulues par Jansen. Les étudiants y sont encouragés à exprimer tous leurs préjugés raciaux. Au départ, elle a été «choquée» d'entendre certains blancs insinuer que les noirs étaient paresseux ou n'aimaient pas prendre des douches. Mais cela lui a aussi permis de prendre conscience de ses propres préjugés envers les blancs – qu'ils étaient tous riches, par exemple. Grâce aux veillées de «renouveau culturel», comme Jansen les appelle, «j'ai changé», se souvient Faro. Les étudiants reconnaissent l'existence d'un gros point noir: les garçons blancs. Aujourd'hui, les résidences féminines de l'UFS sont toutes multiraciales et les dortoirs masculins exclusivement blancs pendant la décennie de reségrégation en prennent le chemin. Mais les dortoirs masculins devenus «noirs» au cours des années 1990 le sont quasiment toujours. Quand des blancs apprennent qu'ils vont être placés dans une résidence historiquement noire, ils préfèrent changer de campus. Les deux résidences aux noms les plus africains – Khyalami et Tswelopele, le «progrès» – ont toutes les difficultés du monde à attirer des blancs. Abel Jordaan est l'un des neuf blancs à occuper les 179 lits de Khyalami. Il adore sa résidence et se plaint des difficultés à rameuter d'autres blancs. «Ils s'arrêtent au nom», explique-t-il. «Pour les étudiants afrikaners qui viennent ici, à cause de l'histoire, nous sommes toujours empêtrés dans les stéréotypes». L'un des endroits où les étudiants blancs peuvent échapper à l'emprise de Jansen, c'est une résidence privée. Elle s'appelle Heimat – la «patrie» en allemand –, un nom que l'on retrouve souvent dans les dortoirs d'universités afrikaaans. Ici, les vieilles traditions sont plus que jamais vivaces. La première année, en 2009, date de l'arrivée de Jansen sur le campus, Heimat a accueilli 40 gars de l'UFS. Puis 70. Puis 100. La peurUn après-midi, j'ai pu m'entretenir avec une trentaine de résidents d'Heimat. Un ou deux me disent, sans honte, que c'est le sentiment de supériorité blanche qui les a poussés à choisir cette résidence, mais pour la plupart, ce n'est pas un excès de confiance qui les a menés là, c'est la peur. La peur de la nouvelle place des blancs dans une Afrique du Sud dirigée par les noirs. Ces dernières années, l'un des plus célèbres jeunes politiciens noirs, Julius Malema, a suggéré au gouvernement du président Jacob Zuma de stopper le développement de zones résidentielles blanches et d'exproprier les mines possédées par des blancs. Le gouvernent a d'ailleurs annoncé son intention de transférer 30% des fermes possédées par des blancs – là où sont nés beaucoup de résidents d'Heimat – aux noirs d'ici 2025. Les infrastructures scolaires afrikaans ont d'ores et déjà considérablement diminué, avec plus de 90% des anciennes écoles afrikaans fermées ou rendues bilingues depuis 1990. «J'aime mon pays, mais m'aime-t-il toujours?», se lamente une chanson afrikaans aux accents country qu'on entend souvent à la radio ici. Beaucoup d'étudiants citent l'exemple du Zimbabwe voisin, où le gouvernement de Robert Mugabe a d'abord fait l'éloge de la réconciliation raciale, pour ensuite exproprier les fermiers blancs et mater violemment ceux qui lui résistaient. Au milieu d'un sentiment de précarité généralisé, Heimat fait office de cocon. En respectant religieusement les traditions, qu'importe leur arbitraire, les gars d'Heimat ont l'impression de conserver une culture légitime – une culture qui pourrait leur venir en aide si jamais les temps se durcissaient. Un première année, Piet Le Roux, m'emmène dans sa chambre et me montre l'ordre précis de ses affaires, prêtes pour l'inspection matinale. Ses chemises sont rangées de la plus claire à la plus foncée. Près du lit et dans cet ordre il y a la brosse à dents, le dentifrice, le rasoir, la mousse à raser. La moindre erreur et c'est une série de pompes. Je lui demande si ces coutumes lui semblent arbitraires. Il me fait non de la tête. «Elles vous permettent d'être plus fort pour l'avenir». Les blancs ne sont pas les seuls à résister aux projets de Jansen. Ses détracteurs noirs, surtout à l'extérieur de la communauté universitaire, soulignent l'écrasante majorité démographique des noirs dans l’État-Libre et leur manque cruel d'opportunités au niveau national. Ils se demandent pourquoi devoir éternellement soutenir la fragile réconciliation raciale par une intégration impraticable entre noirs et blancs. Edwin Smith, le théoricien de l'enseignement, me dit qu'il respecte énormément Jansen mais que «nous sommes dans un pays africain. Tant que nos institutions ne seront pas dominées par des noirs, on aura toujours une culture déséquilibrée» qui avantagera les blancs. Mais pour ceux qui vivent sur le campus, l'université incarne, en miniature, le rêve chéri d'une Afrique du Sud post-raciale. L'existence y a quelque chose de réconfortant. Billyboy Ramahlele, désormais responsable d'un programme social d'enseignement pour les écoles primaires et secondaires, craint toujours pour l'avenir de son pays. Mais les souvenirs des émeutes et l'échec du multiculturalisme dans les années 1990 ont beau encore le hanter, les initiatives de Jansen lui ont redonné un peu d'espoir. «L'atmosphère n'est pas la même» me dit-il, enjoué. «Nous faisons en sorte que les étudiants prennent conscience des réalités de la sociétés, qu'ils interagissent les uns avec les autres. Les étudiants apprennent l'existence d'autres systèmes de croyances. Tant de choses ont changé». Eve Fairbanks Traduit par Peggy Sastre [1] Cet article a été publié à l'origine dans Moment Magazine, magazine américain, numéro de mai/juin 2013. Moment Magazine est un bimestriel indépendant orienté politique, culture et religion. Il a été co-fondé par le Nobel de la paix Elie Wiesel.

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