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06/02/2015

FANON FRANTZ EST AVEC CHEIKH ANTA DIOP LA FIERTE DE L'HOMME AFRO-NOIR CULTIVE INTELLECTUEL IDEALISTE ET PRAGMATIQUE TOUS LES DEUX MERITENT D'ÊTRE FETES COMME HEROS PANAFRICAINS ETERNELS

VERBATIM:

"36 ans. Son existence fut brève mais il l’aura fait poudroyer par ses engagements et la fulgurance de sa pensée. Frantz Fanon, écrivain et psychiatre martiniquais, figure emblématique du tiers-mondisme, a livré une réflexion unique et novatrice sur les questions de la conscience noire et de la colonisation. Depuis, si les sociétés ont évolué, la voix du penseur, qui s'est éteinte il y a un demi siècle, résonne toujours étonnamment aux cœurs des problématiques politiques et nationales actuelles."


 

 

 

 

Naissance d'un révolté

Frantz Fanon, la pensée et l'action 3

"36 ans. Son existence fut brève mais il l’aura fait poudroyer par ses engagements et la fulgurance de sa pensée. Frantz Fanon, écrivain et psychiatre martiniquais, figure emblématique du tiers-mondisme, a livré une réflexion unique et novatrice sur les questions de la conscience noire et de la colonisation. Depuis, si les sociétés ont évolué, la voix du penseur, qui s'est éteinte il y a un demi siècle, résonne toujours étonnamment aux cœurs des problématiques politiques et nationales actuelles.Dans le cadre d'une semaine spéciale de France Culture, retour sur une trajectoire mêlée de théorie et d'expérience à travers les regards croisés de Pierre Bouvier, universitaire, et René Depestre, poète et écrivain haïtien qui fut l'ami de Frantz Fanon :

Juillet 1925. Frantz Fanon naît en Martinique, au sein d’une famille bourgeoise. L’enfant a la peau plus foncée que ses sept frères et sœurs et il en souffre. Car la société dans laquelle il grandit, depuis longtemps contaminée par une attitude d’assimilation de la culture européenne, considère que ce qui est clair, c’est ce qui est beau. Fanon tirera beaucoup d’amertume de cette époque et, sa vie durant, conservera une certaine rancune envers son île natale.

De 1939 à 1943, Frantz Fanon bénéficie de l’enseignement de Césaire au lycée Schoelcher de Fort de France. Puis, hostile au régime de Vichy, il rejoint les Forces Françaises libres de la Caraïbe, à la Dominique. Il a seulement 18 ans. Lorsque les Antilles françaises se rallient au Général de Gaulle, le jeune homme s’engage dans l’armée régulière pour continuer le combat. Mais, alors qu’il aspire à risquer sa vie pour un idéal, il est confronté de plein fouet au racisme de ceux là même auprès desquels il lutte :

"Il a assisté au "blanchiment" de l’armée, remplacement brutal, le gros du travail fait, des troupes coloniales noires par des blancs bon teint. Lui-même n’était pas concerné, les Antillais étant considérés comme des métropolitains. Mais qu’est-ce qui le différenciait, dans le quotidien, de ces soldats "indigènes" bafoués à qui l’on parlait "petit nègre" ?" souligne François Maspero dans Le Monde du 22 sept. 2009.

A tel point que, juste avant la bataille de Colmar, Frantz Fanon écrit à sa famille : "je doute de tout, même de moi. Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause."

Mais aussi : "Je me suis trompé ! Rien ici, rien ne justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout."

 

Etudes en France et indépendance d'esprit

Après la guerre, en 1947, Fanon se rend à Lyon pour suivre des études de médecine. Il se spécialise en psychiatrie et… doit à nouveau faire face à toutes sortes de discriminations ethniques.

Pierre Bouvier est professeur émerite à l'université de Nanterre, chercheur au Laboratoire d'anthropologie des institutions et des organisations sociales et auteur d'un essai sur Aimé Césaire et Frantz Fanon.

Il évoque le racisme de la societé française des années 50, dont Fanon fait une analyse audacieuse dans son ouvrage Peau noire, masques blancs, en 1952 :

 

Photo © RF/ HCS

 

 

Dans cet essai, écrit alors qu'il n'avait que 25 ans, Fanon fait mention de ce racisme linguistique à travers une anecdote amusante et ô combien révélatrice :

"Dernièrement, un camarade nous racontait cette histoire. Un Martiniquais arrivant au Havre entre dans un café. Avec une parfaite assurance, il lance : "Garrrçon ! Un vè de biè." Nous assistons là à une véritable intoxication. Soucieux de ne pas répondre à l’image du nègre-mangeant-les-R, il en avait fait une bonne provision, mais il n’a pas su répartir son effort."

René Depestre © Gallimard/ J. Sassier

 

En 1952, alors que Fanon exerce comme médecin à l’hôpital de Saint Alban, en Lozère, il s’intéresse à l’existentialisme et au marxisme qu’il tente d’adapter au contexte africain. Dans Les Damnés de la terre, en 1961, il écrira : "Aux colonies l’infrastructure économique est également superstructure. La cause est conséquence : on est riche parce que blanc, on est blanc parce que riche. C’est pourquoi les analyses marxistes doivent être toujours distendues chaque fois qu’on aborde le problème colonial. Il n’y a pas jusqu’au concept de société pré-capitaliste, bien étudié par Marx qui ne demanderait à être repensé.".

Malgré cet intérêt pour ces courants politiques et philosophiques, son indépendance d'esprit le maintient loin des partis. En témoigne René Depestre, écrivain et poète haïtien né en 1926, qui a fait la connaissance de Frantz Fanon dans le Paris des années 50 par l'intermédiaire d'Edouard Glissant :

 

 

Indépendant, Fanon l'était jusque dans sa manière d'appréhender le mouvement de la négritude notamment impulsé par Césaire, Senghor et... René Depestre lui-même :

 

Frantz Fanon, Algérien

En 1953, Fanon, à qui l'on a proposé un poste intéressant en Algérie, devient médecin-chef à l'hôpital de Blida. Y règne la doctrine primitiviste des psychiatres de l’école d’Alger, qui relègue les indigènes au rang de « grands enfants ». Avec ses internes, Fanon, qui s'insurge contre cette aliénation, entreprend un travail d’exploration des rites et des mythes de la culture algérienne. René Depestre revient sur cette époque, également notable par la publication de Peau noire, masques blancs et où, par ses écrits, Fanon commence véritablement à démystifier le racisme blanc :

 

Deux ans plus tard, la guerre d’Algérie éclate. Frantz Fanon s’engage auprès de la résistance nationaliste, se liant d’amitié avec la direction politique du FLN et des officiers de l’Armée de libération nationale. En 1956, il démissionne de son service de médecin chef. Dans la lettre qu’il écrit au Ministre Résident, il dénonce le "pari absurde (…) de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme [sont] érigés en principes législatifs."

Fanon est expulsé d’Algérie en 1957. Cela marque sans doute sa rupture définitive avec la France, voire l’Europe. En effet, dans sa conclusion des Damnés de la terre (1961), il écrira : "Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde."

Fanon rejoint ensuite le FLN à Tunis et devient rédacteur pour le quotidien du parti, El Moudjahid. Il poussera son engagement pour la cause jusqu'à épouser la nationalité algérienne. En 59, il publie L’An V de la révolution algérienne, ouvrage censuré lors de sa parution en France, et dans lequel il s'illustre par sa capacité d'écoute fraternelle du peuple arabe. "Il est exceptionnel qu'un homme qui n'est pas né en Afrique du Nord puisse dire : "Nous autres, Algériens.", s'émerveille René Depestre.

En 1960, Fanon devient même ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne au Ghana.

 

Une fin de vie flamboyante

A la fin de cette même année, Frantz Fanon apprend qu'il est atteint de leucémie. Il se retire à Washington où il entreprend de dicter Les Damnés de la terre, manifeste éclatant contre la colonisation et pour l'émancipation, non plus du seul peuple noir ou algérien, mais de tout le Tiers Monde.

Pierre Bouvier à propos du tiers-mondisme, courant de pensée dont Fanon est l'un des fondateurs :

 

La préface des Damnés de la terre, écrite par Sartre, a contribué à rendre l'ouvrage célèbre :

"Ainsi, l’unité du Tiers Monde n’est pas faite : c’est une entreprise en cours qui passe par l’union, en chaque pays, après comme avant l’indépendance, de tous les colonisés sous le commandement de la classe paysanne. Voilà ce que Fanon explique à ses frères d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine : nous réaliserons tous ensemble et partout le socialisme révolutionnaire ou nous serons battus un à un par nos anciens tyrans.", écrit le philosophe français.

Car c'est bien directement aux colonisés, que Fanon s'adresse dans cet ouvrage, analysant pour eux le dispositif aliénant mis en place par le colonialisme : "La décolonisation est la rencontre de deux forces congénitalement antagonistes qui tirent précisément leur originalité de cette sorte de substantification que sécrète et qu’alimente la situation coloniale."

Mais la virulente prose de Sartre a également desservi Fanon dans la mesure où elle a assimilé son œuvre à une apologie de la violence. Ainsi, dans Le sanglot de l'homme blanc, Pascal Bruckner écrit contre les "dérives destructrices du tiers-mondisme" et affirme que Fanon était dans la tradition de la violence prolétarienne. Mais pour René Depestre, Fanon n'était pas l'apôtre de la brutalité, puisqu'il prônait son dépassement :

 

Davantage que simple analyste, Frantz Fanon se révèle véritablement visionnaire au travers de ces pages brillantes et corrosives. Pierre Bouvier :

 

Cet homme qui, sans être marxiste, ne séparait pas la pensée de l'action, a eu une influence considérable aux Etats-Unis. "Alors que, dans les décennies 70, 80, 90, on a plongé Fanon dans une sorte de purgatoire dans les universités françaises, il a connu un succès extraordinaire dans les facultés nord-américaines. On l'a étudié, on l'a soumis au crible de Derrida, de Lacan etc. On a beaucoup écrit sur Fanon aux Etats-Unis, et il a contribué à la prise de conscience des Noirs américains, alors que ce n'était pas du tout son propos.", souligne René Depestre.

Et si sa parole a résonné au-delà des frontières, si elle est toujours d'une incroyable actualité, c'est sans doute parce que Frantz Fanon n'a eu de cesse, au cours de son parcours météore, de "porter la condition humaine" plus haut afin de la rendre plus digne. René Depestre :

 

 

"Mon ultime prière : ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !", implore Fanon dans Peau noire et masques blancs.

Il semble qu'il ait été exaucé.

 

>>> du 5 au 10 décembre, plusieurs émissions de France Culture sont consacrées à la figure de Frantz Fanon :

- La Fabrique de l'Histoire, du  lundi 5, mardi 6, mercredi 7 et jeudi 8 décembre

- Le Feuilleton, "pages arrachées", par Daniel Maximin, les lundi 5, mardi 6, mercredi 7, jeudi 8 et vendredi 9 décembre

- Les Nouveaux chemins de la connaissance du vendredi 9 décembre

- Une vie, une œuvre, du samedi 10 décembre

 

Hélène Combis-Schlumberger

Thème(s) : Histoire| Colonisation| Essai| France| Littérature Française| Psychiatrie| Sociologie| Algérie| colonialisme| décolonisation| Frantz Fanon| martinique

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3 commentaires

Portrait de Anonyme Nathan Prim27.03.2013

Vous pouvez écouter le discours enregistré de Fanon sur la relation de Félix Houphouët-Boigny avec le gouvernement français sur http://www.negritudeagonistesbook.com/

 
 
Portrait de Anonyme Chevalier Michel10.12.2011

Un bonheur de réentendre la voix de Fanon sur France Culture... J'ai découvert ses écrits en 1960, j'avais 17 ans... Et je m'étais résolument engagé en faveur de l'indépendance de l'Algérie, contre le colonialisme (j'avais lu Césaire), contre l'ordre barbare que l'armée française était en passe de restaurer dans la colonie où régnait un apartheid de fait. Des ami(e)s avaient été pris par les paras, l'une d'elles avait subi viols et tortures... Je venais de découvrir que le 12 mars 56 l'Assemblée nationale,avec une majorité de gauche, avait voté les "pouvoirs spéciaux" à Guy Mollet, SFIO, c'est-à-dire tous pouvoirs à l'armée pour rétablir l'ordre colonial honni en Algérie. Je venais de découvrir que dès le 8 mai 45 cette armée qui venait de libérer la France de l'oppression des nazis et de leurs complices, s'était livrée à des massacres, à Sétif, Guelma, Kherrata, que les milices "pied-noir" avaient commis les pires exactions dans le Constantinois et les Aurès... Je savais aussi quelle part avaient prise les soldats "coloniaux" dans la libération de la mère-patrie : voilà comment on les en avait récompensés... Ma révolte était entière, et j'ai trouvé dans les écrits de Fanon de quoi l'alimenter et la justifier. Fanon n'avait pas seulement pris parti pour les Algériens, pour les Africains, pour les "nègres" et autres "bougnoules", pas seulement contre l'ordre colonial et sa barbarie, mais contre toutes les formes de domination et d'oppression, contre les aliénations qu'elles engendrent (au sens exact du terme : tout ce qui rend l'homme étranger à sa propre humanité). Bien Plus tard(68)alors que je vivais en Tunisie, je suis allé me recueillir sur la tombe du Docteur Omar à El Tarf. En ces temps où la domination de classe s'exprime à nouveau avec brutalité, je crois que la pensée de Fanon peut encore guider tous les opprimés de la terre (je ne veux pas parler de damnés en raison de la connotation religieuse du terme). Fanon actuel ? C'est indéniable.
M. Chevalier, professeur retraité.

 
 
Portrait de Anonyme Roland Monnet06.12.2011

Messieurs,

J'ai appris, avec un peu d'émotion, votre initiative concernant Frantz Fanon. Ce personnage a marqué ma jeunesse et nourri mes engagements anti-colonialistes et mon militantisme contre toute forme d'aliénation.

Je me permets de vous inviter à lire trois paragraphes de mon livre "2012: L'insurrection tranquille ?" (Racines; Antiraciste et anticolonialiste; Guerre d'Indochine et d'Algérie, Frantz Fanon et le GONG).

Ce livre est publié sur le site du Cercle Républicain Edgar Quinet Aristide Briand" dont je suis le président fondateur depuis une trentaine d'années :

http://www.republique-laique-quinet-briand.org

Plus que jamais peut-être doit-on lutter contre la formidable aliénation culturelle qui conduit l'homme a quasi-revendiquer son muselage humaniste face aux "vérités révélées" par de nouveaux clergés politico-financiers béquillés par l'espérance religieuse.

En cela, Fanon nous est précieux.

Bien à vous avec mes salutations laïques et républicaines.

Roland Monnet

CI-DESSOUS LES 3 PARAGRAPHES DE MON LIVRE LI2S AU CONCEPT D'ALLIENATION ET A FANON.

"Racines

Ma famille est de condition ouvrière. Socialistes libres penseurs et patriotes jurassiens d’une époque révolue.

L’école de la République en est le creuset. Les Cercles de Travailleurs du Pays de Gex et du Haut-Jura l’expression collective sociale.

La grande affaire est d’éradiquer l’ignorance. Elle fonde la domination culturelle et disciplinaire des curés, patrons de droit divin et politiciens de castes. Qui imposent leur ordre moral et social aux masses crédules et respectueuses des marques exhibées de leurs savoirs.

L’instruction publique doit les en désinhiber et leur inculquer l’esprit critique. Objecter c’est proposer pour enfin diriger.

Mon père et sa propre mère, chacun à leur tour détenteurs du prestigieux certificat d’étude des années 1900 et « sortis » premiers du canton de Ferney-Voltaire, en seront deux vecteurs inlassables et mordants.

Donc Raison du bulletin de vote d’une part. Mais aussi élévation à la morale républicaine de la partie populacière du peuple dont la servilité rémunérée à l’égard des puissants assoie leurs pérennités.

En 2011, le moins que l’on puisse dire est que ce chantier reste largement ouvert !

Cela dit, né en 1932, je reste marqué par l’ambiance familiale inquiète et tendue générée par l’instabilité sociale et politique d’avant-guerre.

Chômage, grèves, montée du nazisme, formidable éclaircie du Front Populaire où l’on défile – moi aussi, en chantant, puis la défaite de 1940, l’occupation, les rafles, la milice, le maquis, la résistance, la crainte d’être dénoncé…

Notre immeuble, rue Bichat à Bourg-en-Bresse, jouxte presque l’hôtel de ville que surmonte la sirène. En face, on a le commissariat de police. Au bout de la rue, l’hôtel de l’Europe, réquisitionné par la Milice, et son blockhaus de sacs de sable.

Ah, cette sorte d’alcôve où Briche, responsable communiste itinérant de la Résistance, dort de temps à autre, couvre-feu oblige. Et ces « caches » où mon père dissimule la banderole de la SFIO interdite et autres documents peu en cour.

Et ce vieil instituteur, Eugène Barbe. Il anime des groupes de jeunes pétainistes en uniformes genre scouts, garçons et filles, qui défilent en ville et chantent « Maréchal nous voilà » à l’occasion le jeudi.

Il m’a dans le nez et sait trouver prétexte à me cogner le cas échéant. Mon père n’a qu’une seule consigne à me transmettre : « La fermer » ! Je ne sais que trop bien pourquoi.

A partir de 1943, la nuit appartient à la Résistance. Des vitrines commerciales et des installations publiques sautent. Les « gardes-voies » sont dans l’incapacité d’empêcher la détérioration du réseau ferré. Même en plein jour, des « collabos » sont abattus. Tels certains inspecteurs de polices.

Depuis leur abri, les miliciens tirent la nuit sur tout ce qu’ils croient voir bouger. Des balles se fichent à l’occasion dans la porte d’entrée de l’immeuble.

Certains jours, ils se rassemblent sur la petite place devant le commissariat et chantent pour se donner du courage avant d’aller taquiner le maquis.

« Je suis le roi d’Espagne, j’aime les filles aux yeux noirs » braillent-ils. Et de monter dans des cars, fusils mitrailleurs sur le toit, automobiles dépareillées en avant garde.

Et puis la sirène. La nuit. On entend le grondement des avions lorsqu’elle cesse.

Les 6 juin et 15 août 1944, les alliés débarquent en Normandie et en Provence. Alors, dans l’Ain, les maquisards de Romans Petit détruisent le dépôt ferroviaire d’Ambérieu afin de contrarier les envois de renforts allemands.

Le 11 juillet, 27000 allemands attaquent les maquis de l’Ain–Jura afin d’éradiquer la résistance intérieure. C’est l’opération Treffenfeld qui prend la suite des deux opérations précédentes, Korporal en février 44 et Frühling en avril 44.

L’opération Treffenfeld débute en fait le 10 juillet par une rafle gigantesque à Bourg-en-Bresse.

Barbi le chef nazi et le chef milicien Dagostini en sont les organisateurs. Waffen-SS, Sipo/SD, Wehrmacht (éléments de la 157ème division de réserve), mongols de l’armée Vlassof et miliciens, les principaux exécutants.

Il s’agit de déporter tous les hommes en Allemagne. Mais maquis et aviation anglaise attaquent les voies ferrées. Quelquefois aussi bloquées par des femmes.

Depuis le 2 juin, la gare de Bourg n’est plus opérationnelle. Le maquis en a fait sauter les installations. Des hommes sont assassinés ici et là : juifs et résistants.

Les bourreaux laisseront alors l’affaire aux mains de la Wehrmacht et des autorités civiles pétainistes. Les prisonniers seront libérés.

Ambiance fiévreuse, inquiétude, le canon se rapproche, incursions quotidiennes du maquis, coups pour coups rendus par la milice. Les « mongols » de l’armée Vlassof font des ravages.

Et puis, en ce beau matin du 4 septembre 1944, de jeunes américains blancs nous libèrent, dans la liesse populaire, fleur au fusil, sourire aux lèvres.

Ils défilent à pied sur deux rangées. Des dizaines de gamins les accompagnent. J’en suis. Puis, l’après-midi, d’autres américains. Jeeps, radios tonitruantes, jazz, chewing-gum, cigarettes blondes, chocolat, bals de rues, feu d’artifice, confettis… la fête quoi !

Mon père, membre du comité de libération de Bourg-en-Bresse, prend ses fonctions.

En une petite journée je pose des années de trouille. Déjà que trop hâtivement mûri, je nais enfin à la vraie vie d’enfant que m’offre l’Amérique.

Pourtant, dès les jours suivants, messages négatifs. Violents pour certains. Presque subliminaux pour d’autres. Quoiqu’à terme, mentalement structurants.

Ces gens qui mendient auprès des GI. Les insultent en argot. J’en connais certains, des interlopes, petits trafiquants maréchalistes.

Les femmes tondues. Cette coiffeuse, notre voisine. Des harpies dégueulant de haine veulent la battre, des hommes rigolent, un chef maquisard, déjà âgé, brandit un gros revolver et s’époumone.

Aujourd’hui, la rage rentrée de mes douze ans de ne rien pouvoir faire est intacte. Je pense encore à ces tondues, lorsque, ici ou là, au nom de la charia, des barbares lapident leurs femmes. Les incendient. Les en-grillagent.

Et le maquis, le vrai, celui qui s’est battu, hâve, dépenaillé, exténué, défile à son tour. Trop tard. Ils dérangent la kermesse. Et les Magrébins de l’armée Delattre ? Et les noirs américains au volant des camions de matériels ? Comme invisibles aux libérés.

Antiraciste et anticolonialiste

Avant-guerre, l’une des casernes de Bourg abritait un régiment de tirailleurs marocains. Ils étaient appréciés comme l’un des éléments sympathiques du décor burgien. Notamment lorsqu’ils défilaient nouba en tête. Sans plus.

J’ai des livres d’aventures écrits par le « Capitaine Mayne-Reid », un irlando-américain. Son « Chasseurs de girafes »se passe en Afrique du Sud. Là où la peau d’un « cafre » vaut moins que celle d’une antilope. Voici, gamin, qui me choque profondément.

Et puis, en ce début septembre 1944, une gêne progressive devant l’évidence du tri racial ambiant.

Non pas de l’ordre de celui des nazis à l’égard des juifs. Il s’agit d’un racisme banal. Tranquille. Partagé. Paternaliste. Bon enfant.

Du style «Ils ne sont pas comme nous » ; «Les bicots et les nègres ? On les a civilisés ! »

Ou bien, un cran au-dessus, limite haineuse opprobre ” Les bicots sont fourbes. Gare au coup de couteau dans le dos !».

Cette gêne s’affirmera au fil des années. Elle débouchera, de l’antiracisme idéologique sur l’anticolonialisme militant.

Un fait précis s’y ajoutera plus tard.

Interne dans un lycée « boîte à bac » de la région lyonnaise pendant une partie des vacances d’été, je prépare la session de septembre.

Nombre de mes condisciples sont des pieds noirs. Certains sympathiques, gais, blagueurs. D’autres apparemment méprisants. En tous cas distants.

Il y a aussi un arabe. Tout le monde l’appelle « Ben » Je surprends à l’occasion quelques échanges, en arabe, entre celui-ci et certains pieds noirs. J’en perçois la détestation mutuelle et réciproque. Je m’en étonne. On me dit de me mêler de mes affaires.

Et puis, une nuit, un certain brouhaha dans le dortoir me tire du sommeil. Deux de mes potes pieds noirs me chuchotent de ne pas bouger. En me cramponnant fermement.

Je me débats. Très vite, on me relâche. Je me lève et fonce vers le lit de Ben. D’autres internes sont réveillés. Personne n’a bougé. Il est sur son lit. Tout mouillé. Il me dit de lui foutre la paix. Je ne sais pas ce qu’il ajoute, en arabe. Ce ne doit pas être aimable.

Je viens d’assister à un évènement dont j’ignore encore le nom : ratonnade. Oh, presque pas grand-chose ! Un saut d’eau et quelques vigoureux coups de polochons une fois ses bras et jambes bien maîtrisés.

L’incident en resta là. Ben ne portera pas le pet. Personne non plus. Non par crainte physique, mais parce que les pieds noirs auraient été virés. Et du coup, l’arabe en « grand danger de retour en Algérie », nous susurra-t-on.

Guerres d’Indochine et d’Algérie, Frantz Fanon et le GONG

Puis arrive « l'affaire Henri Martin ». L’Indochine, occupée par les japonais durant le conflit mondial, veut accéder à l’indépendance. En 1946, la France s’engage militairement pour en contester l’issue.

Henri Martin, membre du parti communiste, milite à l’arsenal de Toulon pour que les marins s’y opposent. Il est arrêté en 1950 pour complicité de sabotage et condamné à cinq ans de réclusion.

On entend dire que la classe 52, la mienne, sera mobilisée. Ce qui ajoute encore du tonus à l’engagement populaire.

Du coup « l’affaire Henri Martin » va cristalliser la « lutte du peuple français contre « la salle guerre d’Indochine ». Des comités de défense se forment un peu partout.

A Lyon, où je poursuis mes études, on défile aux cris de « Libérez Henri Martin ». Il le sera en 1953.

Entre temps, j’ai l’occasion d’entendre parler du martiniquais Frantz Fanon. Cet ancien de la fac de médecine de Lyon pointe les conditions d’aliénation- désaliénation des noirs et des arabes.

Il me semble retrouver l’écho du vieux fond culturel dans lequel, enfant, j’ai baigné.

Puis défaite de Diên Biên Phu et accords de Genève de 1954. Sous la houlette de Pierre Mendès-France ils mettront fin à la guerre d’Indochine. Celle d’Algérie va commencer. Elle durera huit ans elle aussi.

J’ai vingt-quatre ans en 1956. Je m’engage en politique. Bien entendu, favorable à l’indépendance de l’Algérie, je lis et commente le « France Observateur » de Claude Bourdet.

J’adhère en cette même année à la Nouvelle Gauche. Je m’y retrouve avec le marxiste Gilles Martinet et autres opposants à la guerre d’Algérie. Dont moult chrétiens, protestants et catholiques.

Il faut se remettre dans l’ambiance de l’époque : militer en faveur de l’indépendance de l’Algérie participe d’un mauvais esprit « anti France ».

Bien entendu parle-t-on de Mitterrand dans la Nouvelle Gauche. Pas en bien. N’est-il pas ministre de l’Intérieur de Guy Mollet ? En charge de la répression en Algérie ?

Or mon père, membre du Comité de libération de Bourg-en-Bresse en 1944, puis l’un des principaux dirigeants de la SFIO et de la CGT dans l’Ain, a refusé de rejoindre Force Ouvrière lors de la scission syndicale de 1947.

Et du coup laissé à quai le parti. Autant dire que Guy Mollet ne figure plus au nombre de ses amis politiques.

Mais, curieusement à mes yeux, pour lui aussi « l’Algérie c’est la France ». D’où, entre nous, quelques mises au point, privées et publiques, verbalement assez musclées. Je le soupçonne d’ailleurs de s’en réjouir in petto.

Marié, je résilie mon sursis. Je rejoins le 13ème BCA basé à Chambéry en octobre 1956, malgré une affection asthmatique prononcée.

Parmi les sursitaires appelés figurent plusieurs séminaristes. A vrai dire assez peu convaincus de la justesse de la guerre de maintien de l’ordre menée par l’armée française en Algérie.

De là à transformer les réunions débats organisées par la hiérarchie autour de vieux films militaires américains censés motiver le chasseur alpin de base au « Pourquoi nous combattons », le pas est vitre franchi.

Toujours dans les formes d’ailleurs, certains « élèves curés » étant de redoutables maîtres en jésuitiques controverses.

Mais, l’implication physique requise par l’entrainement militaire déboucha sur de violentes crises d’asthme. Je fus donc transféré sans gloire au secrétariat de l’infirmerie du bataillon.

Auparavant, j’avais eu l’honneur d’être convoqué à deux reprises par le capitaine de compagnie. Pour « me causer du pays ! »

Le médecin capitaine prit alors le relais. Le tout avec la plus exquise urbanité que l’on puisse attendre de la part de militaires de carrière.

Puis mon aventure militaire s’acheva par mon renvoi devant le conseil de révision pour « réforme temporaire ». Avec les souriants souhaits du médecin capitaine de ne « plus jamais me revoir dans l’armée, si ce n’est à Biribi ! »

A un moment où l’Etat français estimait devoir écraser la rébellion algérienne par les armes, []au mépris du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, me laisser disposer de moi-même pour en contester le principe connotait ces officiers d’un sens de la relativité des choses tout à leur honneur.

Après cette courte parenthèse militaire et une première expérience professionnelle je reprends mes études à l’ESTP, en 1958, boulevard Saint Germain à Paris.

Je lie connaissance avec Claude Makouke, étudiant en médecine guadeloupéen dont la « piaule », rue Blondel, est un peu le siège d’un groupe antillais de réflexion anticolonialiste.

De Frantz Fanon, je lirai « Peau noire, masques blancs » paru en 1952 assez confidentiellement. Puis « Les damnés de la Terre » en 1961.

Fanon, proche du « porteur de valises » du FLN Francis Jeanson, décèdera cette année même, après avoir rejoint les rangs de l’insurrection algérienne.

En 1961, l’O.J.A.M. (l’Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique) dont Makouke, publie un manifeste « La Martinique aux martiniquais ».

En 1962, Claude Makouke est du « Front Antillo-Guyanais » avec d'autres étudiants antillais. Lequel sera dissous par le gouvernement.

Puis ce sera le GONG (Groupe d'Organisation National pour le Guadeloupe) en 1964.

En 1967, suite à des émeutes en Guadeloupe, le GONG est dissous et Makouke emprisonné pendant neuf mois. Il rentrera en Guadeloupe en 1969 où il exerce encore sa profession de médecin à Sainte Anne.

Je suis d’assez près ces questions les premières années de mon arrivée à Paris.

Je donne par exemple mon avis sur certaines formulations un peu trop outrancières et donc improductives sur l’opinion publique quant à la situation dans les « confettis de l’empire ».

Mais surtout, je travaille sur le concept d’aliénation-désaliénation. J’emprunte à Gramsci celui d’éducation populaire et d’hégémonie culturelle comme armes de Pouvoir.

C’est à mes yeux un passage obligé et constitutif d’un Front de classes travailleurs manuels et intellectuels aspirant à la gouvernance des institutions républicaines.

Cela dit, encore maintenant et plus que jamais, je reste persuadé de l’importance de la lutte pour la désaliénation par l’accès à la culture, source de tout pouvoir dominant.

J’ai retrouvé l’une des pensées de Frantz Fanon. Je l’avais oubliée, et pourtant !

« Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Mon ultime prière : mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !"

A mon sens, cette supplique participe de la Raison des Lumières. L’homme-critique se désaliène de l’homme-sujet. Et ainsi homme-citoyen, se crée-t-il acteur autonome de sa propre historicité.

Puisse-t-il en être ainsi encore aujourd’hui, Jacques Bonhomme !"

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