Blogs DHNET.BE
DHNET.BE | Créer un Blog | Avertir le modérateur

23/08/2015

CULTURE ET MONDIALISATION EN VERSION INTEGRALE DE LA CONFERENCE A L'UNIVERSITE SAINT AUGUSTIN DE KINSHASA

VERBATIM:

 

"Je n’ignore pas que peuples faibles et puissants font tous partie du même bateau qu’est la « mondialisation » transfrontalière, que j’entends comme « communauté internationale »; un bateau où hélas les puissants disposent des faibles comme ils l’entendent.  Pourtant, L'égalité des chances, c'est le droit de ne pas dépendre exclusivement de la chance, ni de la malchance. C'est le droit égal, pour chacun, de faire ses preuves, d'exploiter ses talents, de surmonter, au moins partiellement, ses faiblesses. C'est le droit de réussir, autant qu'on le peut et qu'on le mérite. C'est le droit de ne pas rester prisonnier de son origine, de son milieu, de son statut. C'est l'égalité, mais actuelle, face à l'avenir. C'est le droit d'être libre, en se donnant les moyens de le devenir. C'est comme une justice anticipée, et anticipatrice : c'est protéger l'avenir, autant que faire se peut, contre les injustices du passé, et même du présent. Le philosophe allemand O. Spengler, note « Dans l’histoire, ce sont les souffrances, plus que les réussites, qui modèlent le caractère. ». Aux Afro-noirs de savoir, donc, que rien sur cette des hommes n’est impossible. Rien n’est écrit d’avance, tout est discutable, négociable. Il n’y a pas de destin éternel, figé, parce que tout est effaçable, à défaut modifiable.

 



[1] SPENGLER O., Ecrits historiques et philosophiques. Pensées, Paris, Copernic, 1979, p. 121.

 

 


 

CULTURE ET MONDIALISATION

 

ou

 

L’« occidentalisation » du monde est-elle un obstacle

 

au dialogue interculturel et au

 

développement intégral des pays du sud ?

 

 

Hommage à l’illustre défunt

 

papa cardinal Frédéric Etsou Nzabi Bamunguabi

 

Pour la haute estime dans laquelle il me porta

 

 et l’affection qu’il me témoigna de son vivant.

 

Il fût à la fois un père, un « ami », et un confident

 

 

Quelques précautions d’usage.Que l’on me permettre (je ne me comporterai jamais comme ceux qu’on invite à table, et qui sans se laver les mains ni remercier l’hôte savoure) de remercier l’USAKIN et en particulier le dynamique révérend père Deny Bosomi recteur de l’invitation si souvent chère, dans un milieu, je parle du milieu académique en général, on l’aura deviné, sans doute, où mettre un collègue en évidence n’est pas toujours ni souhaitable ni recommandable. J’espère ne pas décevoir ses attentes, et m’en excuse au départ s’il en était ainsi.

 

 

I

 

Economie politique et mondialisation

 

En matière du dialogue interculturel, Cheikh Anta Diop, fut de son vivant un analyste incontournable. C’est, donc, très logiquement, une façon de lui rendre un hommage appuyé, que je commence mon propos de ce jour par une de ses déclarations dont il avait le secret : « Les conditions d’un vrai dialogue scientifique n’existent pas encore dans le domaine si délicat des sciences humaines, entre l’Afrique et l’Europe. En attendant, les spécialistes africains doivent prendre des mesures conservatoires. Il s’agit d’être apte à découvrir une vérité scientifique par ses propres moyens en se passant de l’approbation d’autrui, de savoir conserver son autonomie intellectuelle jusqu’à ce que les idéologues qui se couvrent du manteau de la science, se rendent compte que l’ère de la supercherie, de l’escroquerie intellectuelle est définitivement révolue, qu’une page est tournée dans l’histoire des rapports intellectuels entre les peuples et qu’ils sont condamnés à une discussion scientifique sérieuse, non escamotées, dès le départ. »[1].

 

Poser la question du rapport entre culture et mondialisation, c‘est poser la question sur l’ouverture des peuples et l’universalisation des cultures. Mais c’est également s’interroger sur les chances et les risques d’une telle ouverture et universalisation culturelle. Or, en dépit des réelles chances qu’elle engendrerait, l’universalisation ou la mondialisation culturelle, politique, économique, sociale est avant tout une occidentalisation. C’est-à-dire une vision occidentale du monde. « Désormais, écrit Serge Latouche, l’occidentalisation est devenue la mondialisation et ses prévisions les plus sinistres se sont malheureusement réalisées[2] ». Ce qui en fait non une chance, mais un risque. Parce qu’au lieu d’être universaliste par principe, la mondialisation endosse une tunique ethnocentriste. Alors la thèse que je soutiens est claire : l’occidentalisation du monde est un obstacle au dialogue des peuples et au développement intégral des pays du Sud et d’Afrique noire en particulier. Je n’hallucine pas. La démonstration de mon propos va suivre dans un instant[3]. Prenons le mal en patience.

 

Qu’est-ce que la culture ? La culture n’est-elle pas ce qui reste quand on a tout oublié, disait quelqu’un dont j’ai perdu la référence ? Qu’est-ce que la mondialisation ? Elle y consiste dans l’universalisation des valeurs culturelles, sociales, politiques, économiques, technologiques …, c’est-à-dire dans l’abolition de toutes les frontières et barrières susceptibles de rendre caduque l’universalisation, l’ouverture mondiale. L’idée initiale est de transformer le monde et la planète en un grand village où devait être garantie la libre circulation des biens et des personnes. Mais ça, c’est seulement en théorie, car en pratique la réalité en est toute autre. En effet, les pays de l’hémisphère nord puissants économiquement, politiquement, technologiquement, militairement … tirent profit de l’universalisme prôné au travers de la mondialisation globale mondiale, que n’en tirent la majorité des pays du Sud sur lesquels ils répandent leur insolente et récidiviste domination.

 

Dans un registre plus global, le constat de Samir Amin est sans appel, il montre comment « dès les années 1980, alors que s’annonçait l’effondrement du système soviétique, s’est dessinée une option hégémoniste qui a gagné l’ensemble de la classe dirigeante des Etats-Unis (ses establishments démocrates et républicains). De telle sorte qu’emportés par le vertige de leur puissance armée, désormais sans concurrent capable d’en tempérer les fantasmes, les Etats-Unis choisissent d’affirmer leur domination d’abord par le déploiement d’une stratégie strictement militaire de « contrôle de la planète ». Une première série d’interventions – Golfe, Yougoslavie, Asie Centrale, Palestine, Irak – inaugure dès 1990 la mise en œuvre de ce plan de « guerres made in USA », sans fin, planifiées et décidées unilatéralement par Washington »[4].

 

Profitant de leur puissance humaine et technologique, ils imposent (ne proposent jamais, je parle des pays du nord) les conditions, les lois, les directives politiques, économiques, sociologiques, culturelles à suivre, mais tant que celles-ci se portent dans le sens de leurs intérêts. Faisant ainsi de la mondialisation un concept orienté. Peu importe, en effet, le sentiment, la volonté, les intérêts des pays du Sud. L’universalisation n’est possible que s’il va des intérêts de ceux qui dictent les agendas, tracent les carnets de route. Quand aux peuples du Sud sur lesquels étaient dictés ces agendas et feuilles de route, ils n’ont qu’à s’y soumettre sinon ce sont les bombes qui tomberont sur leurs têtes.

 

Pour nous en convaincre, s’agissant de la mondialisation culturelle, prenons le phénomène tant décrié et chahuté du « mariage pour tous ». Hier considérés comme démoniaques l’homosexualité, la transsexualité, la polyandrie, l’inceste, entre autres, sont aujourd’hui consacrés, célébrés. Oser s’y opposer, ou oser dire ce qu’on pense dans le sens contraire des gouvernements occidentaux, c’est subir une imputation homophobique. Face à ce phénomène, totalement étranger à leurs coutumes, les pays du Sud et d’Afrique noire plus particulièrement n’ont pas de choix. Ils doivent accepter et assumer ce phénomène contraire à leur volonté, sentiment, vision culturelle, sociologique, et psychologique. Serait-on prêt à dire que la mondialisation culturelle incarne une réelle universalisation, ou ouverture ? Qu’elle suscite un débat démocratique entre le Nord et le Sud, ou n’y assiste-t-on pas au contraire à l’expression la plus aboutie de la « loi du plus fort est toujours la meilleure » ? Il n’y a pas débat. C’est triste, mais il est là le constat. C’est comme ça ! C‘est le Nord qui dicte sa loi, sa volonté, son sentiment, ses désirs sur le Sud, qui n’a qu’à avaliser, se soumettre, dans le cas contraire, je le répète, ce sont les bombes qui se déverseront sur leurs têtes. De La Fontaine l’avait bien épinglée (cette loi du plus fort) dans sa fable « Le loup et l’agneau : « Si ce n’est pas toi, c’est ton frère … mais parce que c’est toi qui est là devant moi, je te mange quand même ».

 

Vue sous cet angle, la mondialisation est loin d’incarner l’ouverture, l’universalisation des valeurs politiques, économiques, sociales, et culturelles tant clamée sur tous les tons majeurs et mineurs. Elle est plus un piège qu’un salut. Un appauvrissement mental qu’un enrichissement. Dans sa note de lecture sur le livre de Xavier Harel intitulé « Afrique, pillage à huis clos. Quand le pétrole africain finance le monde occidentlal », le prêtre ivoirien J-C. Djereke montre comment l’auteur était parti du préjugé selon lequel la mobilisation occidentale en faveur de l’Afrique – annulation des dettes africaines, augmentation de l’aide au développement ou taxe sur les billets d’avion destinée à financer la lutte contre le sida et le paludisme – n’était destinée qu’à prolonger l’exploitation éhontée des Africains. Pour X. Harel, il ne s’agit là que de tromperie et de mystification car, selon lui, la vraie raison de ce subit intérêt est la découverte du pétrole. Un pétrole qui financerait le monde occidental et aurait permis le maintien ou le retour au pouvoir de certains dictateurs africains. Bref, un pétrole qui enrichirait une poignée d’individus en Afrique et en Occident. D’où le sous-titre de l’ouvrage : « pillage à huis clos »[5].

 

L’intérêt de l’essai de Harel, poursuit-il, est de montrer que les grandes puissances, si promptes à prêcher la bonne gouvernance et la transparence, s’accommodent de la corruption la plus exécrable dès qu’il s’agit de défendre les intérêts de leurs compagnies pétrolières. En d’autres termes, Afrique, pillage à huis clos met en évidence le double discours des dirigeants du G8[6]. Pour Harel, explique le père Djereke, les dirigeants occidentaux ne seront pris au sérieux que s’ils font ce qu’ils disent, s’ils obligent leurs compagnies pétrolières à faire la lumière sur ce qu’elles versent aux États africains, s’ils dénoncent les atteintes aux droits de l’homme des présidents qui leur vendent du pétrole, s’ils contraignent les chefs d’État africains à se servir des revenus du pétrole pour améliorer les conditions de vie de leurs populations et non pour ouvrir des comptes en Suisse, à Monaco ou ailleurs[7]. Le livre de Xavier Harel permet de voir que l’Afrique est davantage pillée qu’aidée par un Occident jamais rassasié et plus soucieux du pétrole africain que du sort des Africains, parce qu’il fustige l’hypocrisie des pays occidentaux, parce qu’il nous fait voir la laideur morale de leurs dirigeants politiques, pressés de donner aux Africains des leçons de bonne gouvernance et de respect des droits de l’homme mais lents à balayer devant leur propre porte[8].

 

 

C’est pourquoi, moins une égalisation des chances et des mérites, sans faire preuve de mauvaise foi incarnée, je dirai que la mondialisation est un instrument, un système imaginé par les anciennes puissances colonisatrices, chassées par les indépendantistes des pays du Sud et d’Afrique noire en particulier, pour revenir par la porte dérobée dans le but de continuer leur exploitation éhontée des richesses minières qu’elles ne disposent pas chez elles. La mondialisation est donc une idéologie du sous-développement, un cache-misère, un souffre-douleur. Elle est un auxiliaire à l’impérialisme occidental. Son objectif inavoué est d’aider les pays puissants du Nord à instaurer au Sud et en Afrique en particulier une colonisation passive[9], qui porte les marques du néocolonialisme, de l’hégémonisme, de l’interventionnisme des pays du Nord sur les pays du Sud.

 

Deux exemples suffisent pour nous en convaincre. Premièrement sous le prétexte consistant dans l’universalisation des droits de l’homme (comme s’il les respectait chez lui pour protéger, par exemple, les droits de populations issues de l’immigration), l’Occident a créé un Tribunal Pénal International (TPI), mais où n’y sont étrangement jugés et internés que des dirigeants afro-noirs ! Certes, la plupart n’y sont exempts d’aucun reproche. Mais il y en a qui s’y trouvent parce qu’ils ont osé défier les tout puissants dirigeants politiques et les multinationales occidentaux. Secondement sous l’argument sécuritaire, la guerre contre le terrorisme notamment, c’est l’ONU sa branche armée qu’ils envoient intervenir là où il y a des foyers de tensions, en Afrique noire surtout, soi-disant pour imposer la paix, mais en réalité pour protéger les intérêts économiques, miniers, financiers des pays développés du Nord et des lobbies et multinationales qui financent les mêmes foyers de tensions qu’ils prétendent éteindre ! En logique argumentative (philosophie du langage) cela s’appelle  le paradoxe du menteur.

 

Dans son livre « Culture et barbarie européennes », Edgar Morin montre comment l’Europe a été le foyer d’une domination barbare sur le monde durant cinq siècles, comment elle a été en même temps le foyer des idées émancipatrices qui ont sapé cette domination, comment il faut comprendre la relation complexe, antagoniste et complémentaire, entre culture et barbarie, pour savoir mieux résister à la barbarie, comment les tragiques expériences du XXe siècle doivent aboutir à une nouvelle conscience humaniste. {Parce que}Ce qui est important, ce n’est pas la repentance, c’est la reconnaissance. Cette reconnaissance doit concerner toutes les victimes : Juifs, Noirs, Tziganes (…), Arméniens, colonisés d’Algérie ou de Madagascar[10].

 

Elle est (cette reconnaissance), s’adresse-t-il aux occidentaux, nécessaire si l’on veut surmonter la barbarie européenne. Il faut être capable de penser la barbarie européenne pour la dépasser, car le pire est toujours possible. Au milieu du désert menaçant de la barbarie, nous sommes pour le moment sous la protection relative d’une oasis. Mais nous savons aussi que nous sommes dans des conditions historico-politico-sociales qui rendent le pire envisageable. La barbarie, prévient-il, menace les occidentaux, y compris derrière les stratégies qui sont censées s’y opposer[11].

 

C’est pourquoi, pour E. Morin, l’Europe doit à tout prix éviter la bonne conscience, qui est toujours une fausse conscience. Le travail de mémoire doit laisser refluer vers elle la hantise des barbaries : asservissement, traite des Noirs, colonisations, racismes, totalitarismes nazi et soviétique. Cette hantise, en s’intégrant à l’idée de l’Europe, fait que les européens intégreront la barbarie à la conscience européenne. C’est une condition indispensable si les européens veulent surmonter les nouveaux dangers de barbarie. Mais comme la mauvaise conscience est aussi une fausse conscience, ce qu’il faut aux européens c’est une double conscience. A la conscience de la barbarie doit s’intégrer la conscience que l’Europe produit, par l’humanisme, l’universalisme, la montée progressive d’une conscience planétaire, les antidotes à sa propre barbarie. C’est l’autre condition pour surmonter les risques toujours présents de nouvelles, de pires barbaries »[12].

 

 

Quand aux pays du Sud, et d’Afrique en particulier, s’ils avaient à la rigueur à choisir, ils refuseraient la mondialisation, du moins dans sa forme actuelle. Ce n’est pas l’universalisation des valeurs humaines, et l’ouverture culturelle qui sont pointées du doigt, mais au contraire leur manipulation. La mondialisation reste à ce jour un véritable engrenage. Il ne s’agit pas d’isolement dont je prêche, mais de résistance même en mains nues contre l’idéologie capitaliste et aliéniste qui y gravite. Maintenant, et loin s’en faut, mon idée de « négativiser » totalement la mondialisation et ses créateurs, alors que quand on regarde la gestion du pouvoir en Afrique noire, la mauvaise gouvernance, la « démocrature » (« j’invente », certes, quand j’entends au travers cette expression une pratique dictatoriale de la démocratie), la mauvaise redistribution des richesses nationales, la corruption, on ne peut qu’à un moment donné saluer l’interventionnisme, l’ingérence du Nord, même s’il ne fait que se débarrasser, - qu’on ne se leurre pas -, de ses propres marionnettes qu’il a placées pour assurer, sauvegarder et protéger ses intérêts économiques, politiques, miniers voire pour blanchir l’argent sale, etc.

 

Reste que, malgré ce que j’en pense, la mondialisation qu’elle soit politique, économique, sociale, culturelle n’est pas d’emblée une mauvaise chose, au contraire elle est même à cultiver si tant que l’objectif est d’atteindre l’universel. « La tentation est grande, écrit S. Latouche, de se donner bonne conscience et de sécher les sanglots de l’homme blanc, en constatant qu’en effet le sous-développement n’est pas le résultat d’une spoliation ou d’une problématique échange inégal. L’Occidentalisation ramenée à son noyau dur, l’économisation, est possible et engendrerait bien la richesse qu’elle promet. Les nouveaux pays industriels montrent la voie de cette nouvelle richesse des nations. Le sous-développement n’est plus que le résultat contingent de la malchance, de la maladresse et de la perversité. La machine occidentale innocente et efficace s’offre en modèle permanent pour en sortir. »[13].

 

Hélas, la plupart du temps, elle ne se justifie qu’en théorie, et uniquement quand elle profite aux riches, aux puissants du Nord voire à leurs commissionnaires d’Afrique noire ayant, mais pour du beurre, le statut des chefs d’Etat ! Tel est, et en a point douter, le côté démoniaque de la mondialisation. Celle-ci est, en effet, source des inégalités, des injustices, des frustrations, dont les conséquences sont la flambée d’actes terroristes le plus souvent aveugles, et bien entendu à réprimer avec la toute dernière énergie, car aucune cause ne justifie la mort des personnes innocentes.

 

 

Mais, comme je l’ai souvent dit, l’essentiel n’est pas dans les lamentations ni dans les cris aux loups, mais dans l’action, c’est-à-dire dans la création, la production, et l’invention de l’histoire ; l’homme occidental ne comprend que ce langage aux trois dimensions susmentionnées, le « nordiste » ne considère et ne respecte que ceux qui créent, produisent, et inventent l’histoire « L’homme qui n’a rien n’est aujourd’hui rien », ai-je lu chez Albert Camus[14]. Voilà qui tient à l’explication économique de l’histoire que Karl Marx entreprend. En effet, explique A. Camus, « Si les principes mentent, seule la réalité de la misère et du travail est vraie. Si l’on peut démontrer ensuite qu’elle suffit à expliquer le passé et l’avenir de l’homme, les principes seront abattus pour toujours en même temps que la société qui s’en prévaut. Telle sera l’entreprise de Marx »[15].

 

Voilà pourquoi Marx est préférable aux Afro-noirs, que le général de Gaule ou je ne sais quel autre personnage de la droite occidentale. Chez Marx, en effet, explique A. Camus, l’homme est né avec la production et avec la société. L’inégalité des terres, le perfectionnement plus ou moins rapide des moyens de production, la lutte pour la vie ont créé rapidement des inégalités sociales qui se sont cristallisées en antagonismes entre la production et la distribution ; partant en luttes de classes. Ces luttes et ces antagonismes sont les moteurs de l’histoire »[16].


 

Hélas, quoi d’en disent Marx, A. Camus, F. Fanon, Cheikh Anta Diop pour ne citer que ces quatre grands penseurs, les plus représentatifs dans le combat mené contre le négationnisme, le racisme, le capitalisme et l’occidentalisation mondiale de la mondialisation, certains en Afrique noire plaide en faveur de la « désafricanisation » ontologique ! C’estla thèse du philosophe camerounais M. Towa. En elle, il conseille aux Africains noirs de « se ressaisir et de partir à la conquête du monde en devenant plus Occidentaux que les Occidentaux {eux-mêmes }{s’ils le peuvent} ». Pour M. Towa qui persiste et signe, étant donné que « Le secret de l’Europe réside dans ce qui la différencie de nous », {l’homme noir} doit « se nier, mettre en question l’être même du soi, et s’européaniser fondamentalement … nier notre être intime pour devenir l’Autre … viser expressément à devenir comme l’Autre, semblable à l’Autre, et par là, incolonisable par l’Autre »[17] !

 

Dans mon livre « Heidegger et l’Afrique. Réception et paradoxe d’un « dialogue » monologique »[18], je ne prodigue pas dans l’absolu le même type de conseil, mais je montre aux Africains comment ils peuvent être avec les autres, sans être les autres ; comment ils pourraient raisonner, penser, réfléchir sans jamais vendre ni leur âme, ni leur être-là, ni encore moins leur agir communicationnel (cfr. Jürgen Habermas). Copier, ce qui est bon chez autrui pour s’améliorer, n’est pas aliénant, que du contraire. Car, ne se fait-on pas en se défaisant continuellement et perpétuellement être ?Mais il y a encore mieux comme réponse, celle donnée par Frantz Fanon, celui que j’aime beaucoup et m’inspire toujours en Afrique quand il s’agit de mettre à nu des « Peaux noirs masques blancs » tels Marcien Towa. Mais attention, M. Towa n’est pas seul à penser ainsi, ils sont nombreux ces afro-noirs d’un tel acabit, qui en dépit de leur sénilité envahissante, contre laquelle ils ne pourront plus y échapper quoi qu’ils y fassent, se mettent encore et toujours en position fœtale dans le ventre occidental. « L’explosion, tonne F. Fanon, n’aura pas lieu aujourd’hui. Il est trop tôt … ou trop tard. Je n’arrive point armé de vérités décisives. Ma conscience n’est pas traversée de fulgurances essentielles. Cependant, en toute sérénité, je pense qu’il serait bon que certaines choses soient dites. Ces choses, je vais les dire, non les crier. Car depuis longtemps le cri est sorti de ma vie. Et c’est tellement loin … Pourquoi écrire cet ouvrage ? Personne ne m’en a prié. Surtout pas ceux à qui il s’adresse. Alors ? Alors, calmement, je réponds qu’il y a trop d’imbéciles sur cette terre. Et puisque je le dis, il s’agit de le prouver »[19]

 

Foncièrement mort d’indignation et de déception, Serge Latouche pourtant un occidental pure souche, récuse, à son tour, cette fameuse thèse de M. Towa, qu’il trouve aliénante voire enfantine. Pour S. Latouche, « Le sous-développement est en son essence ce regard, cette parole d’Occident, ce jugement sur l’Autre, décrété misérable avant de l’être, et le devenant parce que jugé ainsi irrévocablement. Le sous-développement est une nomination occidentale. »[20]. En d’autres termes, comment se « désafricaniser », se serait demandé S. Latouche, sans courir le risque d’être mangé cru et assaisonné par celui à qui on veut ressembler ? Pour S. Latouche (et je marche avec lui) cette hypothèse est inconséquente voire totalement ridicule. Car, que fait-on, s’interroge-t-il « …si l’Autre ne survit que par le sang de ses victimes … »[21] ? Comment imaginer une « désafricanisation » de l’Afrique, sans penser à l’inégalité des rapports de force entre les « désafricanisés » et les occidentaux auxquels, selon M. Towa, ils doivent ressembler ? Comment une telle « désafricanisation » de l’Afrique adviendrait-elle sans courir le risque de se confronter à un occidentalisme encore plus puissant, plus exploiteur, plus dévastateur ?

 

Quand on observe ce qui se passe aujourd’hui en Irak, en Afghanistan, en Palestine, au Congo/Kinshasa, en Libye, en Syrie, en Centrafrique, au Nigéria et dans plusieurs régions du monde, malgré l’opposition et les réserves émises par la soi-disant communauté internationale, on ne peut s’empêcher de qualifier cet impérialisme et hégémonisme des pays occidentaux, et les Etats-Unis d’Amérique en tête comme une barbarie et une sauvagerie. « En réduisant la finalité de la vie au bonheur terrestre, écrit S. Latouche, en réduisant le bonheur au bien-être matériel et en réduisant le bien-être au PNB, l’économie universelle transforme la richesse plurielle de la vie en une lutte pour l’accaparement des produits standard. La réalité du jeu économique qui devait assurer la prospérité pour tous n’est rien d’autre que la guerre économique généralisée. Comme toute guerre, elle a ses vainqueurs et ses vaincus ; les gagnants bruyants et fastueux apparaissent auréolés de gloire et de lumière ; dans l’ombre, la foule des vaincus, les exclus, les naufragés du développement, représentent des masses toujours plus nombreuses. Les impasses politiques, les échecs économiques et les limites techniques du projet de la modernité se renforcent mutuellement et font tourner le rêve occidental en cauchemar »[22].

 

Ainsi seul un investissement de l’économique et du technique dans le social, reconnaît S. Latouche, pourrait permettre aux « nordistes » d’échapper à ces sombres perspectives. Ils doivent décoloniser leur imaginaire pour changer vraiment le monde avant que le changement du monde ne les y condamne dans la douleur[23].

 

 

Voilà, tous les angles arrondis, le vrai visage de l’ouverture économique et politique des pays du Nord et du Sud. Une ouverture qui n’est ni essentielle ni fondamentale. Car c’est l’ouverture socio-culturelle des peuples qui en est au contraire le fondement. La mondialisation culturelle est la base, le fondement des autres aspects politique, économique, social, culturel, technologique de la vie des peuples. Contrairement à K. Marx qui accordait tant d’importance à l’économie (infrastructure) au détriment du concept, mieux, de l’idée ou de la philosophie (superstructure), je prétends à mon tour (sans chercher nécessairement à entrer en conflit avec la thèse de Marx) que la culture est au contraire le soubassement de tout et du tout. La culture d’un peuple est le socle de sa vie, de son existence. C’est ainsi que l’ayant mieux intériorisé que quiconque, l’homme occidental se détermine avant tout comme un être de culture. Protectionniste culturel à dessein, l’occidental défend et protège ses valeurs culturelles, au haut rang duquel il a rangé la philosophie. Celle-ci a toujours été considérée comme ce qui le distingue des autres peuples et du peuple afro-noir plus particulièrement. Par la philosophie, l’homme occidental se voit au-dessus de toutes les races. Il se prend pour un deus maquina. La philosophie est la condition sine qua non de toute humanité et existentialité. On est homme en philosophant, et on existe par la philosophie. La philosophie est la culture par excellence.

 

Or, c’est dans contexte-là que les négationnistes incarnés tels Hegel avaient privé à l’homme afro-noir une philosophie, une logique, une culture, une religion, une histoire, et une humanité ! Dans cette logique d’exclusion, l’homme afro-noir n’existe pas. Il n’est pas un être humain, mais plutôt un animal. Il me semble, donc, que quand on est un afro-noir, on devait se garder d’évoquer la question qui nous occupe en ce moment avec trop d’optimisme, comme si avec le temps qui a coulé l’homme occidental a changé son regard discréditant sur l’homme afro-noir. De telle sorte que la question qui vaut la vie d’un homme est incontestablement celle de savoir si l’homme afro-noir est considéré comme un être humain, qui a des droits, des libertés, des volontés à faire valoir dans ce monde qu’on définit comme ouvert et universel ? Y répondre, c’est laisser penser que pour un afro-noir, évoquer la mondialisation culturelle voire toute autre forme de mondialisation, c‘est avant tout faire l’inventaire, le bilan du discrédit ontologique qu’on lui a fait subir. Mais c’est également évaluer en termes de plus-value les séquelles au plan moral et psychologique. S’engouffrer dans la limousine de la mondialisation, sans un tel inventaire, c’est prendre le train en marche, et trébucher au sol en se moquant de soi-même. J’en viens à présent à la deuxième et dernière partie de ma communication intitulée² « Philosophie de l’histoire et mondialisation ».

 

 

 

II

 

Philosophie de l’histoire et mondialisation

 

 

 

« Philosophe » de formation, il m’est difficile de résister à la tentation de revenir sur le fameux débat qui a tenu en haleine plus d’un observateur averti ou non voulant savoir s’il y avait oui ou non une philosophie, une histoire, une culture, une religion en Afrique noire avant le contact entre l’homme afro-noir et l’homme occidental ? Cette question n’est pas un caprice du petit enfant qui pleure le yaourt dolait, mais une réalité essentielle qui en va de la densité même de l’homme afro-noir comme acteur, plutôt que spectateur, dans les débats sur l’ouverture et l’universalisation culturelles prônées  au travers des appels à la mondialisation. Ainsi, que l’on soit théologien, psychologue, géographe, mathématicien, économiste, médecin, et qu’en sais-je encore, le négationnisme culturel à charge du continent noir énoncé par Hegel et ses continuateurs en est de la plus haute importance. Un psychologue afro-noir, un avocat afro-noir, un économiste afro-noir, un médecin afro-noir prestant aux Etats-Unis d’Amérique, au Canada, en Belgique, en France, en Angleterre, en Allemagne, etc. n’échappe jamais à ce négationnisme hégélien et repris à chœur par ses nombreux adeptes et continuateurs. Au fait, l n’est jamais regardé par rapport à sa profession, mais au contraire eu égard à sa couleur de la peau. Il n’est pas psychologue, médecin, avocat, philosophe, mais un afro-noir. C‘est-à-dire un homme sans philosophie, sans logique, sans religion, sans histoire, sans humanité. Voilà pourquoi cette question est celle du commencement. De savoir si l’on est humain ou animal, être ou étant. Trouver une explication à cette question, c’est trouver la clé à toutes les dérives d’ordre politique, économique, culturelle, sociale sur l’homme afro-noir. Il serait stupide du point de vue afro-noir de penser que le seul débat  sur la mondialisation culturelle suffit pour lui donner une quelconque valeur aux yeux de l’homme occidental.

 

 

D’ailleurs, c’est par cette question que j’aurais dû ouvrir ma conférence pour souligner la dimension essentielle et historique de l’histoire. L’Histoire n’est pas une science inutile. Pour être, moins qu’avoir, on a l’obligation de connaître son histoire. En Afrique, peu seulement connaissent leur histoire. Hélas même s’ils en avaient l’occasion, ils préféreraient zapper. L’histoire n’est-elle pas, se disent-ils, le récit des événements passés ? Pourquoi, donc, s’y intéresser, elle est déjà passée ?

 

Mère de toutes les sciences, la philosophie fait l’homme. On ne peut vivre sans philosophie. Sa filiation avec l’histoire est indiscutable. En tant que philosophie de l’histoire et histoire de la philosophie, la philosophie se déroule au passé, au présent, et au futur. Elle est indiscutablement ces trois extases-là (Heidegger). La philosophie est justement une réflexion  théorétique et praxique fondée simultanément sur le passé, le présent, et le futur. L’homme en est imprégné. La philosophie est une science du « passé-présent-futur ». Parce qu’elle se projette dans toutes les formes du temps. En tant que passé-présent-futur, la philosophie se déroule au passé, dont l’histoire passée se raconte au présent ; le présent dont l’histoire projette le futur ; le futur comme projet élaboré en tant qu’avant-futur et devenir-projet. C’est en ce sens que la philosophie, toute philosophie, est une herméneutique du déjà-là, c’est-à-dire une compréhension et une interprétation du déjà-là et du là-déjà. Celui-ci comme terroir et ressort socio-culturel d’un peuple. La philosophie,  toute philosophie comme telle, n’a d’autre meilleure alternative que comprendre et interpréter son espace-temps. Le philosophe est, donc, l’herméneute de son époque. Il dit ce qui se passe, se fait, se dit, se raconte, se récite. C’est le parolier de son époque. Le porte-parole de son passé, de son présent et de son futur.

 

C‘est d’autant plus vrai qu’en philosophie plus qu’en d’autres domaines, affirment Ngindu Mushete et Mutuza Kabe, « notre dépendance du passé pèse de tout son poids sur notre réflexion. La pensée philosophique, en effet, comme tout ce qui est de l’homme, s’est développée dans le temps. Les philosophes ne sortent pas de terre comme des champignons. Ils sont fruits de leur peuple. La philosophie n’est pas extérieure au monde. Elle est solidaire du temps et apporte la vérité du temps. C’est à partir donc de la vie des hommes de son temps que le philosophe doit élaborer son système »[24]. Pour Ngindu Mushete et Mutuza Kabe, « la culture conçue comme un héritage socio-historique est un ensemble d’expressions humaines permettant à des sujets séparés par le temps et l’espace, d’apprendre les uns des autres, de s’enrichir mutuellement, de retenir le passé et de le livrer, enrichi et transformé, aux générations qui les suivent. Cet ensemble de réactions par lesquelles la nature se trouve transformée en un milieu humain, en une demeure qui porte l’empreinte de l’homme, dans laquelle il se reconnaît parce que s’y trouvant reflété, c’est le monde des valeurs. »[25]. En d’autres termes, « Ce monde de la culture et des valeurs ne peut être compris et interprété valablement que par ceux qui observent et vivent de l’intérieur ces valeurs. Ceux qui étudient de l’extérieur la culture d’un autre peuple, ne peuvent juger ce dernier que par rapport à leur propre culture, à leurs propres valeurs. Ils sont donc par conséquent exposés au jugement ethnocentrique. »[26].

 

Hegel est tombé dans le panneau ethnocentrique dénoncé par les afro-noirs Ngindu et Mutuza. Car au nom de quelle loi de l’univers, Hegel et ses continuateurs s’étaient-ils permis de nier aux afro-noirs la philosophie et l’histoire, la culture et la religion ? Condamner, sans savoir, c’est tomber dans l’ivresse ethnocentrique aussi. C’est pourquoi il est de mon devoir de mettre en évidence quelques thèses de Hegel à ce propos.

 

Primo sur histoire Hegel affirme qu’il ne pouvait y avoir d’histoire en Afrique. Parce que ce qui s’est produit, c’est une suite d’accidents, de faits surprenants. Il n’existe pas ici un but, un Etat qui pourrait constituer un objectif. Il n’y a pas une subjectivité, mais seulement une masse de sujets qui se détruisent. »[27]. L’Afrique n’a pas de fin en soi, pas de but, pas d’Etat susceptible de constituer un objectif, et pas de subjectivité capable d’assumer le destin d’une nation ou d’un Etat mais un assemblage d’hommes prêts à se « manger » les uns les autres, à se combattre, à s’entretuer ; bref à imaginer ce qu’il y a de pire pour l’humaine humanité» [28].

 

Secundo sur la religion, Hegel affirme que L’homme afro-noir ne connaît pas Dieu. Il ne peut, alors, atteindre l’universel. Ce qui caractérise en effet les nègres c’est précisément que leur conscience n’est pas parvenue à la contemplation d’une quelconque objectivité solide, comme par exemple Dieu, la loi, à laquelle puisse adhérer la volonté de l’homme, et par laquelle il puisse parvenir à l’intuition de sa propre essence. Dans son unité indifférenciée et concentrée, l’Africain n’en est pas encore arrivé à la distinction entre lui, l’individu singulier, et son universalité essentielle ; d’où il suit que la connaissance d’un être absolu, qui serait autre que le moi supérieur à lui, manque absolument. »[29].

 

Les commentaires sont fermés.